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Henri BERGSON 

"Les Deux Sources de la morale et de la religion

par Alain Panero 
Agrégé de philosophie - Docteur de l'Université de Paris IV-Sorbonne

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III. Les Deux sources ont-elles un avenir philosophique ?

Ainsi la lecture des Deux sources nous invite à être plus attentif  à ce que l'on peut appeler la question de la temporalité des normes, question qui ne se limite pas à la question de leur relativité historique. Penser avec Bergson "en durée" certains problèmes juridiques, moraux ou religieux pourrait peut-être renouveler une théorie pure du droit (14). Qu'il me soit permis ici de suggérer ce que pourrait être, à l'avenir, la portée philosophique des Deux Sources. En outrepassant le texte même de Bergson dans les quelques extrapolations qui suivent, j'espère créer un écart susceptible d'en suggérer toute la richesse: loin d'être un texte daté ou rebutant, Les Deux sources de la morale et de la religion ouvrent, à mes yeux,  l'espace d'une pensée juridique renouvelée.

Dans cette perspective, on devrait, sans pour autant verser dans l'idéalisme ou dans l'utopie, mieux tenir compte des vécus disparates du temps. Il conviendrait d'être mieux avertis, et ce, à trois niveaux, de la pluralité des durées et du risque incontournable de leur désynchronisation; ce qui affinerait notre approche de la notion de liberté.

Premièrement, sur le plan collectif, on peut noter, par exemple, que le temps du progrès scientifique n'est pas le même que celui de l'évolution des mentalités, que le tempo économique de la consommation  n'est pas le même que celui de l'éducation patiente du citoyen, que le temps du développement de certains pays n'est pas le même que celui d'autres pays, que le temps de décision de telle juridiction nationale n'est pas le même que celui de telle autre juridiction internationale, etc. On doit être en mesure de sérier les différentes durées qui s'entremêlent, se chevauchent, produisent des contretemps ; ce qui permettrait de se demander dans quelle mesure un droit métronome (le métronome est beaucoup moins que le chef d'orchestre, et ce droit métronome donne le tempo ou le "la" mais ne s'immisce pas dans tous les domaines de la vie sociale) peut s'abstenir de donner le tempo ou, au contraire, le donner en freinant ou en accélérant l'harmonisation de certaines durées individuelles ou collectives désynchronisées. Songeons par exemple au problème des biotechnologies. Ce qui permettrait aussi de se faire une conception plus juste du possible, du réel, de l'imaginé, du fantasmé, bref du futur : après tout, certaines impossibilités ou contradictions peuvent se dissoudre grâce au temps qui passe ou à tout un travail de temporisation et d'harmonisation. Ce qui serait une façon pour le Droit de faire l'Histoire. En tout cas, il y a ici toute une "rythmanalyse" (15) qui peut être envisagée et qui ne correspond pas seulement à la dynamique du droit  (la question du temps nécessaire pour régler les conflits ou encore  la question d'une relativité des normes variant avec les époques). Il s'agit plutôt de penser le parallélisme ou l'enchevêtrement de durées plus ou moins objectives qui varient en fonction des moyens économiques, des supports techniques, de la gestion de l'information, du degré d'éducation des citoyens (et du "temps des études"), du contexte politique et des dynamiques propre à certains secteurs.

Deuxièmement,  dans le cadre d'une éthique de la discussion, ou, plus abstraitement, dans le cadre d'une théorie des jeux,  il peut être intéressant de se demander selon quelles "superpositions temporelles" (16) les individus communiquent ou élaborent des stratégies. Une telle étude pourrait être gouvernée par deux principes :

   1°) Chaque sujet est une sorte de feuilleté de durées, un entrelacs de temps conventionnel  (temps social de l'horloge, du rite, de l'éducation, temps de l'investissement dans le jeu social et durée de l'espérance d'un gain, etc.) et de temps interne (souvenir, oubli, attention, réflexion, espérance religieuse, attente existentielle mais aussi tempo réflexe des pulsions et de l'enracinement vital), ce qui rend toute discussion intrinsèquement désynchronisée même si le langage est commun et même si une décision est prise en un temps clairement défini. De ce point de vue, tout accord  langagier ou toute modélisation (loi, décret, avis) peut procéder :

-a) d'un effet artificiel de synchronisation. Compte tenu du pseudo-accord des esprits (pseudo-synchronisation), on ne s'étonnera plus alors de l'imperfection intrinsèque de certaines modélisations, par exemple, tel ou tel avis d'un comité d'éthique, voire telle décision d'une cour de cassation, etc. On ne s'étonnera pas non plus, compte tenu de la fragilité de tels accords, de l'apparition d'une nouvelle sophistique dont les dérives médiatiques sont une figure (chaque individu revendique alors une resynchronisation immédiate à partir de sa propre expérience du temps, sans attendre, en tant que citoyen, la procédure objectivement resynchronisatrice du vote).

-b) d'une synchronisation suspecte car fusionnelle (risque de racisme, risque de corporatisme, risque d'un pouvoir bureaucratique, risque d'adhésion irrationnelle aux propos d'un "chef" qui a du charisme, etc.).

  2°) Parmi ceux qui discutent, aucun n'est le chef d'orchestre. Aucun ne peut prétendre (risque de prétention mystique) faire l'expérience du temps, du passage sans tenter au préalable de la communiquer. Ce qui distingue le héros, le saint, le mystique, bref le chef au sens bergsonien, du chef schmittien ou du  modèle classique de l'homme prudent au sens aristotélicien (qui saisit l'Occasion et dont le jugement décisionnel est fulgurant), c'est qu'il ne peut être qu'un chef d'orchestre : il n' a pas d'autre autorité que celle de pouvoir nous transmettre quelque chose de son expérience et de nous faire vibrer à l'unisson de l'élan qui l'anime. Toute la question reste ainsi de savoir au nom de quoi, de quelles tendances irrationnelles suspectes, nous sommes capables de vibrer à l'unisson d'un projet novateur. Là encore, cela peut évoquer des mouvements de foule pour le moins suspects. Mais justement, aux yeux de Bergson, l'expérience de l'écho ou de l'appel est très rare. Cette rareté peut être un critère opératoire pour faire le partage entre les expériences effectives de la temporalité (qui sont des expériences de la création et nous font vibrer à l'unisson de celui qui crée) et les pseudo-expériences de la temporalité qui ne correspondent en fait qu'à un retour aux rythmes pulsionnels, répétitifs et monotones de notre nature "animale".

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-(14) A titre indicatif, notons que les Deux sources paraissent en 1932,  tandis que la première édition de la Théorie pure du droit de Kelsen paraît en 1934. Faire référence à une "métaphysique" de la morale et de la religion se concilie donc mal, à première vue, avec ce que l'on peut appeler des approches contemporaines du droit, approches qui, à tort ou à raison,  prétendent souvent  s'inscrire dans un champ théorique pouvant être qualifié de "post métaphysique". Pourtant, Klaus-Gerd Giesen et Christian Joly n'ont pas hésité à programmer une communication sur Les Deux sources  lors du colloque international sur "Les normes internationales au XXI è siècle: science politique, philosophie, droit" (IEP d'Aix-en-Provence, septembre 2003); ce qui atteste, à mes yeux, d'une réelle actualité de ce livre.
(15) J'emprunte ce terme à Gaston Bachelard (La dialectique de la durée, Paris, PUF, 1993, p. 129).
(16)  J'emprunte également ce terme à Bachelard, Opus cité, p. 90.

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