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« La science »  

Scientificité des sciences économies ? (par P. Montfraix)

Une science de l'incertain est-elle encore une science? 

- page 1: discussion sur le statut des Sciences Économiques 
- page 2: Formaliser les comportements économiques
- page 3: L'incertitude économique
- page 4: La monnaie
- page 5: Qu'est-ce qu'une science économique?

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L'opinion publique n'a pas une claire conscience de cette évolution épistémologique. Elle continue majoritairement à associer la science économique au modèle des sciences dures dont celle ci s'est inspirée dans ses premiers temps. La présentation journalistique qui en est faite renvoie à un imaginaire mécanique où il suffit d'agir sur quelques leviers pour transformer les choses. Les politiques eux mêmes véhiculent cette vision, et en sont les premières victimes lorsque la "mécanique" ne produit pas les fruits attendus. Or le changement d'objet que l'on vient de mettre en évidence renvoie à la première question posée.

Qu'est-ce qu'une science ?

Si le projet initial de la science économique était donc de reproduire les méthodes et le projet des sciences "dures", l'évolution que l'on vient de mettre en évidence fragilise son objet. Or l'on montrait en introduction que la différence entre sciences "dures" et sciences "molles" tient dans la "vérité de l'objet". L'incertitude devenant la fin de la discipline, on comprend que la formalisation mathématique n'est qu'un habillage simplificateur qui ne peut faire illusion. Les capacités prédictives sont faibles. L'efficacité thérapeutique aléatoire.

La science économique se rapproche ainsi beaucoup plus des sciences "molles". En présentant une pluralité de regards sur le même objet (par exemple les comportements des consommateurs) elle se place comme un espace de discussion où la relativité des savoirs le dispute à la construction - reconstruction de la réalité sociale. Son champ d'investigation portant sur les rapports d'échange entre les individus et la monnaie devenant un langage, la science économique peut prétendre être une science sociale.

Cependant, à la différence des autres sciences, l'économie imprime ses orientations dans la chair sociale. En se transformant en politiques économiques, en préceptes d'action publique, elle entraîne des évolutions sensibles de la société. Commettre une erreur dans un laboratoire porte moins à conséquence que de n'être pas tout à fait sûr de la validité de son hypothèse économique. L'incertitude fondamentale de sa démarche amène alors à se poser la question de son influence.

Tout en reconnaissant la nécessité d'avoir un regard savant sur un domaine aussi complexe, l'émergence de l'incertitude ouvre le problème de la liberté et du choix. Puisqu'aucune certitude ne peut être donnée quand à la validité scientifique des hypothèses, le déterminisme économique n'existe pas. Les connaissances actuelles peuvent, partiellement, nous expliquer hier, mais sont incapables de nous décrire demain. Souvenons nous des débats enflammés à la fin du XIXème siècle sur les risques économiques d'une extension du rôle de l'État. L'économiste français Paul Leroy Beaulieu pouvait, en toute logique, défendre la prédiction d'une faillite des entrepreneurs si l'on indemnisait le chômage ("L'Etat moderne et ses fonctions"), heureusement qu'il se trompait.

De même, si l'on avait écouté Arthur Cécil Pigou (collègue de J.M. Keybes), les salaires auraient dû baisser à la fin des années 30 pour relancer l'économie. Les politiques inverses d'après guerre ont pu accompagner la plus formidable croissance que le monde ait connu.

Que faut-il déduire de ces exemples, hormis l'exigence de modestie nécessaire à toute science ?

Qu'en dernier ressort, c'est le politique qui a raison. Ne nous méprenons pas, on ne parle pas des professionnels du champ politique, mais de l'expression collective d'une volonté qu'ils sont chargés de transformer en actes. Il s'agit de prôner un retour au débat contradictoire qui ne s'efface pas devant une raison économique, dont on a montré les limites, mais qui donne sa chance à toutes les raisons - politiques, sociales, économiques, humanitaires ou culturelles.

Attention, ça ne signifie pas que tout discours économique est à rejeter, sinon cela revient à dire qu'un discours scientifique n'a pas droit de cité. Mais que là plus qu'ailleurs il n'y pas de vérité objective qui s'impose. Ce constat offre alors la chance aux économistes de mieux faire partager leurs connaissances pour que le débat nécessaire soit plus riche de toutes les opportunités et de toutes les expériences.

Une science économique contemporaine ne peut faire l'économie d'un croisement des regards historiques, politiques, sociologiques pour approcher une perception réaliste des échanges entre les hommes. Ce croisement grève la simplicité, interdit l'expression épurée des rapports sociaux (au sens "d'économie pure" que lui donnait Wallras), gène la découverte de solutions pratiques mais il approche la vérité.
En bref, il n'y a aucun motif pour les gouvernants de ne pas faire preuve d'imagination et de volonté. Les économistes peuvent-ils interdire l'innovation? Au nom de quelle raison qui prévaudrait sur la raison politique, expression démocratique d'une volonté collective ?

Paradoxalement, donc, une science de l'incertain, dépassant l'angoisse du doute, ouvre une porte sur la redécouverte de l'imagination, de la liberté et du désir.

Pierre Montfraix (un texte inédit de Pierre Montfraix)

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