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Réflexions sur la nature de l'esprit par Pierre Lachièze-Rey  p:8

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Les problèmes de l'intersubjectivité 

 Nous avons indiqué en passant que l'intersubjectivité posait divers problèmes et ces problèmes sont particulièrement étudiés à l'époque contemporaine.

 D'abord il importe de remarquer que l'intersubjectivité définit à proprement parler la société humaine. Le problème se pose donc d'abord dans le domaine sociologique. Là aussi on peut considérer qu'il existe une nature et que la société agit dans certains cas comme une cause. A un moment donné, la sociologie française contemporaine ne voulait voir que cet aspect. On peut dire en gros qu'elle ne voulait connaître que des causes et éliminait systématiquement les raisons. Elle ne voulait connaître que la méthode objective, la méthode historique comparative; les faits sociaux devaient être traités comme des choses et la sociologie utilisait les méthodes de Bacon et de Stuart Mill. A l'heure actuelle, cette conception de la sociologie où les faits sociaux sont traités comme des choses subsiste encore, mais elle est complétée par une autre qui est fondée sur l'intersubjectivité et où il s'agit en somme de reprendre l'action de chaque individu dans sa relation avec les autres, où on met par conséquent en première ligne non la société, mais la pensée de la société, où les différents phénomènes sociaux, les différentes institutions sociales sont considérées comme des richesses latentes qu'il faut revivre pour les prolonger plus loin. La même situation se rencontre en histoire. D'une part une histoire causale qui ne considère surtout que la succession des faits (mode Seignobos); d'autre part une histoire qui revit de l'intérieur l'esprit des générations et considère la pensée et les sentiments des individus comme les animateurs et les déterminants des événements.

 Mais, précisément, cette situation qui suppose une capacité de reprise portant parfois sur des civilisations fort éloignées dans l'espace et dans le temps soulève relativement à cette capacité, à cette intersubjectivité, de nombreuses questions, questions qui d'ailleurs se posaient déjà dans le simple milieu de la communauté et dans celui du roman et du drame.

 L'idée la plus simple qui venait à l'esprit était que tout s 'effectuait par un transfert analogique de nos propres sentiments aux autres. Mais il y avait à cela deux objections fondamentales. D'abord, la compréhension d'autrui n '&ait pas discursive, mais intuitive, et, de plus, nous étions capables de comprendre ce que nous n'avions jamais personnellement éprouvé - ou encore de l'inventer quand il s'agissait du drame et du roman (voir Gusdorf... et Aron, pour l'histoire). Finalement il nous paraît que cela n'est réalisable que parce que notre esprit est adéquat à toutes les possibilités. Encore faut-il préciser cette formule: adéquat à toutes les possibilités. Nous entendons par là que l'esprit possède une infinité de formes intellectuelles et affectives qui ont des conséquences logiques déterminées, qui se réalisent par une foule d'actes définis: l'avarice, l'envie, la charité etc. dont il peut se servir pour retrouver par réalisation de leurs conséquences, disons mieux, par la vie de leurs conséquences, toutes les manifestations du prochain qui se présentent à lui. D'ailleurs dans tous ces cas on ne procède point par induction, mais par déduction, par reconstitution permanente en partant du principe hypothétique. Le processus est toujours centrifuge et non pas centripète. Il y a là un a priorisme aux nuances indéfinies qui ne saurait être mis en formules intellectuelles, et c'est ce qui explique l'échec de la caractérologie qui en arrive toujours au retour à l'intuition et qui échoue toujours quand elle se présente comme une topologie et une classification constituée par des moyens scientifiques dans laquelle on cherche à faire entrer un caractère déterminé. Cette infinité d'a priori est attribuée par Lavelle à Dieu au lieu d'être considérée comme une des caractéristiques du sujet et nous avons critiqué en son lieu cette conception.

 Ainsi l'esprit nous apparaît adéquat à l'infini des possibilités. L'intersubjectivité a pour résultat de mettre au jour nos richesses latentes à l'occasion du comportement des autres. Mais ces richesses latentes sont parfois négatives ou accompagnées de judications négatives. Ce sont, répétons-le, des possibilités, des virtualités qui sollicitent un choix ou un jugement, et le provoquent.

 Ici comme partout ailleurs le rôle de l'esprit pilote reste ambigu et libre. D'abord au point de vue personnel, telle conduite, tel sentiment peuvent être adoptés ou rejetés, objet d'acquiescement ou de répulsion. L'imitation peut être à la limite mécanique et entrer comme la logique dans certains cas dans l'esprit nature, mais elle est aussi produit de la réfection et de l'initiative. Bergson a particulièrement insisté sur la satisfaction que nous avons à refaire certains mouvements et en somme à les prévoir, à les anticiper, il a fait reposer là-dessus le sentiment de la grâce. Il a parlé ailleurs des passants qui entrent dans une danse. Mais Platon a au contraire parlé des dangers de l'imitation. Il a montré comment on finit par prendre plaisir aux sentiments qu on Imite et comment l'esprit, de dominateur qu'il avait le plaisir d'être, devient à son tour dominé. Il est certain que la présentation par autrui d'un certain style de vie facilite la reproduction personnelle et qu'on est souvent ici victime des exemples fournis. Maeterlinck a eu tort de considérer l'évènement comme une eau pure qui n'a par elle-même ni saveur, ni odeur, qui ne devient mortelle ou vivifiante que par la qualité de l'âme qui la recueille. L'évènement, en réalisant un certain mode d action ou en y conviant, n'est pas indifférent.

 Comme nous l'avons d’ailleurs dit antérieurement, il n'y a pas là une simple puissance d'entraînement, mais le choix de l'orientation est dominé par des sentiments personnels dans lesquels entre l'esprit nature, par des jugements implicites que domine cette même nature et dans lesquels elle entraîne l'esprit judicateur et directeur. Il y a une interprétation favorable et une interprétation maligne. Il y a des tendances à voir tout en bien ou tout en mal. Il y a la faute contre l'esprit qui consiste à attribuer les meilleures initiatives à des intentions condamnables. Il y a au contraire une interprétation bienveillante comme celle de Saint François de Sales: " La charité craint de rencontrer le mal, et, Si elle le rencontre, elle s'en détourne et le cache. Si une action pouvait avoir cent visages, il faudrait la regarder par le côté Je plus beau ", ou comme celle de Maeterlinck:

" Si vous tournez les yeux du côté du mal, le mal est partout victorieux; mais, Si vous avez appris à vos regards à s'attacher à la simplicité, à la sincérité, et à la vérité, vous ne verrez au fond de toute chose que la victoire puissante et silencieuse de ce que vous aimez. Ainsi l'esprit directeur apparaît comme constitué intimement par une infinité de possibilités. Cette situation est, avec l'éternité déterminée qui est à la base de ses actions, une de ses principales caractéristiques. Mais, entre la possibilité et la réalisation, il existe le domaine du choix qui détermine en somme la destinée de l'homme, soit comme individualité, soit comme collectivité et l'action de l'homme sur lui même ou sur les autres; " chacun de nous porte le monde " et " jette toi la tête en bas car les anges t'empêcheront de te heurter contre la pierre ". Ainsi sur cette situation métaphysique originaire peut se greffer et se greffe toute une morale avec toutes les subtilités de sa réalisation dans l'action.

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