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Réflexions sur la nature de l'esprit par Pierre Lachièze-Rey  p:5

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Esprit et mémoire 

  Mais nous allons retrouver partout la même loi. Quand il s'agit par exemple de la mémoire, on peut sans doute contester que jamais aucune image se présente sans intention, comme un simple événement psychologique ou comme une pièce dans un porte-monnaie. Mais, en admettant qu'un tel phénomène se produise, il devrait être attribué à la nature et aux effets de la causalité. Bien que la séparation entre les deux moi soit en principe facile à faire et indéniable, il n'en reste pas moins qu'il y a certaines interférences de l'un avec l'autre. Ce fait de causalité obscure et soumis aux lois ordinaires n' enlève rien de son originalité au pouvoir anticipateur de l'esprit qui reproduit parce qu'il veut reproduire et ce qu'il veut reproduire. C'est précisément encore pour cette raison qui nous ramène à la lumière anticipée de l'esprit et à sa science préalable que nous avons déjà rencontrée, que Platon s'est toujours opposé à une théorie empirique de la mémoire. Au fond il faut dire que la reconnaissance est donnée à l'avance pour la bonne raison que l'image évoquée n'est pas une inconnue, que l'esprit sait qu'il la cherche et, par conséquent, l'anticipe. On distingue vulgairement quatre moments de la mémoire, la fixation, la conservation, la reconnaissance et la localisation. Mais c'est là une analyse fictive et toute gratuite; la conservation par exemple ne peut être constatée; elle suppose une sorte de théorie de l'empreinte, physiologique chez les uns, psychologique chez les autres, une théorie passive de l'esprit dans laquelle celui-ci serait plus ou moins assimilé à un polypier d'images, une conception du temps comme réservoir du passé. Nous reviendrons sur ces problèmes.

  Mais il faut essentiellement concevoir la mémoire comme un pouvoir de réfection, de reconstruction du passé s'appuyant sur la loi de reproduction des représentations du passé. A ce point de vue la reproduction du passé comme tel et la reconnaissance implicite du passé, c'est-à-dire la mémoire dans laquelle le passé est reconnu, n'est qu'un cas particulier de la mémoire. La mémoire intervient effectivement dans toutes nos facultés dans la mesure ou elles s'exercent. Je ne veux prendre comme exemple que la mémoire des mots. Nul ne prétendra soustraire la mémoire des mots à la mémoire et cependant on ne peut dire qu'il y ait là reconnaissance du mot comme passé. Il y a reconnaissance du mot tout simplement dans sa signification actuelle.

  En d'autres termes, la mémoire est essentiellement un pouvoir de reproduction dans lequel l'esprit reste fidèle à lui-même, quelle que soit la faculté qu'il exerce, et accidentellement une reproduction du passé.

  Les mêmes observations vaudraient précisément pour les facultés elles-mêmes. Descartes parlait de reconnaissance intérieure et il disait que, quand nous possédions une faculté, nous en prenions 'une actuelle connaissance au moment où il fallait nous en servir. Autrement dit, nos facultés ne s'exercent pas mécaniquement, tellement que nous nous apercevrions après coup qu'elles s'exercent: par exemple, nous ne nous apercevons pas après coup que nous jugeons, que nous raisonnons, mais nous jugeons, nous raisonnons intentionnellement. Bref nos facultés ne sont pas des faits empiriques, mais des intentions ayant une finalité, que nous mettons en jeu selon cette finalité et suivant la loi intérieure qui y préside; il existe une loi du jugement, une loi du raisonnement, une loi de l'attention, et c'est conformément à cette loi que nous exerçons ces facultés. Au reste, comme il s'agit d'une loi intérieure, immanente, donnant sa forme aux opérations, il vaut mieux l'appeler une norme qu'une loi.

  Nous avons insisté sur le caractère particulier de cette répétition et nous avons marqué la différence qu'il y a entre elle et celle d'un phonographe. Il s'agit, non pas d'une répétition causale, mais d'une répétition voulue et intentionnelle s'appuyant sur une loi intentionnelle de structure, c'est-à-dire sur une norme qui donne sa forme aux opérations et qui n'est pas simplement une cause supposée provoquant la similitude. Ces observations nous font songer au mot de Bergson qui a déclaré à juste titre: " l'esprit grandit comme une plante magique qui reproduirait constamment ses rameaux et ses fleurs ". Elles jettent une lumière particulière sur le progrès de l'esprit et sur le progrès en général. Sur le progrès de l'esprit, d'abord. On nous parle constamment de courant de la conscience comme Si l'esprit progressait d'une manière continue d'arrière en avant. On voit, au contraire, d'après ce que nous avons dit, que tout évènement spirituel est une réfection, une reprise, et une reprise et une réfection conformément à une norme intérieure, s'appuyant en réalité sur une éternité.
 

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