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Réflexions sur la nature de l'esprit par Pierre Lachièze-Rey  p:3

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L'esprit directeur

Mais, à côté de ces pures données, à côté de ces naturels anarchiques, il y a ce qu'on pourrait appeler l'esprit directeur, domaine de la rationalité et de la judication. Ce qui caractérise cet esprit, ce n'est pas qu'il soit bon ou mauvais, mais tout d'abord que nous nous en attribuons l'initiative. On peut avoir un tempérament ou plutôt un naturel bon ou mauvais, et cela dans des proportions multiples, mais il dépend de nous de l'accepter, de le modifier ou de l'utiliser. Par exemple Socrate déclare qu'il y avait chez lui à l'état de nature les instincts les plus condamnables, mais qu'il s'en est rendu maître, Descartes parle de l'art d'apprivoiser ses passions. Quand nous avons interprété la philosophie de Blondel nous avons cru que le véritable moi, son naturel fondamental, était précisément cette nature concrète qui pouvait être considérée comme une puissance orientée, et nous l'avons assimilée à la volonté voulante, de telle sorte que la connaissance discursive, la puissance génératrice des idées, avait avant tout pour rôle de lire en elle, de lui faire savoir progressivement ce qu'elle voulait et de lui permettre de se réaliser. Nous interprétions l'amour platonicien de la même manière dans Le Banquet. En somme ce naturel nous paraissait, au moins dans certaines circonstances, être révélateur et l'on devait lire en lui la destinée de l'homme. Nous reprochions à Kant d'avoir prétendu qu'on ne pouvait pas lire dans ce qu'il appelait en gros la sensibilité et que la prétention de trouver en elle l'énigme de notre finalité était Schwärmerei, c'est à dire illuminisme. Maintenant notre conception a changé. La nature est un donné variable qui ne peut rien nous révéler. Elle est, comme le monde extérieur, un monde intérieur plus intime, mis à notre disposition et dont nous devons faire le meilleur usage, mais l'usage à en faire relève d'un domaine rationnel, du domaine de l'esprit que nous appellerons, Si l'on veut, l'esprit pilote, c'est-à-dire, de l'esprit qui sait ce qu'il fait, qui sait ce qu'il veut avant de le faire.

Car il y a un esprit, ou plutôt une fraction de l'esprit qui a un rôle de direction. Et c'est là le véritable esprit, celui dont nous voulons spécialement nous occuper. Nous savons bien qu'une philosophie qui se donne un tel objectif est une philosophie inactuelle. On parle constamment maintenant d'une philosophie des profondeurs et on entend par là sous une forme ou sous une autre la philosophie du naturel. Or, la première condition pour qu'un esprit soit un esprit, c'est qu'il sache ce qu'il veut faire. C'est là sa caractéristique essentielle, et, en même temps, la plus curieuse. Comme elle est courante, normale, elle n'attire pas l'attention. Et cependant la pensée jouit là de la propriété la plus extraordinaire, celle de se devancer elle-même. Un acte volontaire n est pas autre chose. L'empirisme a beaucoup de peine à admettre cette situation. C'est Platon qui, semble-t-il, a vu le premier le problème, posé par lui dans Le Ménon. C'est le problème de la recherche: comment chercheras-tu ce que tu ne connais pas... etc ...? Ce problème l'a constamment préoccupé. On le retrouve en particulier à propos de l'image du colombier dans le Théétète. Que devient la science du savant quand il n'y pense pas? Les sciences sont-elles assimilables à des colombes que l'on conserverait dans un colombier et qu'on saisirait au hasard quand on aurait besoin? Mais, quelle que soit la part du hasard dans la progression de l'esprit, cette part de hasard est évidemment minime par rapport à la certitude du but poursuivi. Le savant peut, dans une certaine mesure, obéir au hasard (hasard d'ailleurs relatif) dans la découverte des hypothèses; l'esprit peut, dans une certaine mesure, obéir au hasard dans la mémoire, le hasard peut jouer un rôle dans la confection d'une œuvre d'art, qu'elle soit musicale, picturale ou littéraire, mais il est bien évident que ce rôle est minime. Rien de plus contraire à la vie de l'esprit que l'idée d'un défilé illimité de toutes les hypothèses et de tous les souvenirs possibles entre lesquels l'esprit choisirait après coup. Nous avons encore vu des empiristes impénitents soutenir cette thèse, et nous savons que Hume la professait, mais il suffit de lire ses œuvres pour voir dans quelles difficultés il s'est par là plongé et pour se rendre compte qu'il frise constamment la thèse opposée, de telle sorte qu'on a pu voir en lui un représentant anticipé de la phénoménologie et de la conscience intentionnelle.

Mais le terme de phénoménologie et celui de conscience intentionnelle sont encore beaucoup trop indéterminés et il faut les préciser. Remarquons d'abord que lorsqu'il s'agit de naturel, on peut accepter en gros le schème habituel qui considère l’esprit comme une succession ou comme un courant de phénomènes psychologiques, selon la tradition de l'atomisme anglais qui voit en lui un chapelet de perles ou selon la tradition bergsonienne qui s'y oppose et voit en lui une série de nuances changeantes comme celle du cou de la colombe. En fait ces deux traditions, l'une de succession, l'autre d'évolution admettent toutes deux que la vie psychologique se développe dans le sens temporel, d'arrière en avant, et, Si j'ose dire, dans le sens du temps.
  

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