° Rubrique philo-fac

- PHILO RECHERCHE - FAC

La connaissance incarnée par Magali Uhl 

Page 1: Présentation
Page 2: Position du problème
Page 3: Sens vécu et sujet réflexif
Page 4: Causalité et structure
Page 5: Récapitulation et conclusion
Page 6: - Notes -

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Position du problème

 Depuis sa constitution, la sociologie s’interroge sur ses rapports avec la psychologie. C’est donc d’un débat ancien, au fondement même des deux disciplines, dont il est question ici. Débat ancien et constitutif dans la mesure où, même si les questionnements ont évolué, le statut respectif de chacune des disciplines demeure invariablement problématique.

 Cette question des rapports du socius au psychisme a été systématisée par l’opposition entre Gabriel Tarde et Émile Durkheim (4). Tarde considérait que le domaine de la sociologie pouvait se résumer à la communication inter-individuelle ou "inter-mentale". Au "moi collectif" durkheimien, il opposait les individus, multiples, hétérogènes, différents, en un mot, irréductibles à une conscience groupale et globale. Durkheim se dressait contre cette micro-sociologie où " l’état social, comme l’état hypnotique, n’est qu’une forme de rêve" (5), estimant, d’une part, qu’il était inacceptable de réduire le social aux manifestations psychiques, d’autre part, que la psyché n’avait de valeur en sociologie que comme partie intégrante des phénomènes sociaux en tant que "conscience collective" irréductible aux consciences individuelles et les transcendant. L’un comme l’autre établissaient une hiérarchisation de la réalité, selon la prééminence de l’individuel ou du collectif : pour le premier, le social n’était "en dernier lieu que de l’individuel" (6), pour le second, l’individuel était " socialisé par le dehors, par un esprit collectif transcendant et supérieur aux individus " (7). On conçoit aisément que cette opposition paradigmatique implique de profondes différences quant à la compréhension de l’essence du sujet de la connaissance : son identité, ses fonctions, ses capacités sont-elles déterminées par un "esprit de groupe", une "mentalité collective", un "ethos de classe", des "habitus" sociaux, etc., ou sont-elles, au contraire, des choix singuliers irréductibles à toute détermination culturelle, des prises de partis et des prises de risques qui engagent un sujet dans sa liberté d’être, aussi bien en tant que sujet épistémique qu’en tant que sujet concrètement incarné par son âge, son sexe, son "modèle somatique de soi" (8) ?

 Lorsque les oppositions entre sociologues et psychologues sont aussi tranchées, il est évidemment impossible de concevoir un dialogue fécond entre eux pour l’appréhension des rôles respectifs du psychisme et de la corporéité. Il faudra donc attendre Marcel Mauss pour que les éléments d’une compréhension réciproque soient posés: "Après avoir forcément un peu trop divisé et abstrait, il faut que les sociologues s’efforcent de recomposer le tout. – Ils trouveront ainsi de fécondes données. Ils trouveront aussi le moyen de satisfaire les psychologues. Ceux-ci sentent vivement leur privilège, et surtout les psychopathologistes ont la certitude d’étudier du concret. Tous étudient ou devraient observer le comportement d’êtres totaux et non divisés en facultés. Il faut les imiter. L’étude du concret, qui est du complet, est possible et plus captivante et plus explicative encore en sociologie. Nous, nous observons des réactions complètes et complexes de quantités numériquement définies d’hommes, d’êtres complets et complexes. Nous aussi, nous décrivons ce qu’ils sont dans leurs organismes et leurs psychai, en même temps que nous décrivons ce comportement de cette masse et les psychoses qui y correspondent: sentiments, idées, volitions de la foule ou des sociétés organisées et de leurs sous-groupes. Nous aussi, nous voyons des corps et les réactions de ces corps, dont idées et sentiments sont d’ordinaire les interprétations et, plus rarement, les motifs" (9). Cette notion de "fait social total", introduite par Mauss, récuse toute vision morcelée de l’homme et de la réalité sociale et propose une approche holistique qui englobe la totalité des manifestations humaines. Elle rend possible la confrontation entre une psychologie concrète et une sociologie concrète, soucieuses l’une et l’autre de restituer le sens vécu de l’homme et de la société: "C’est en considérant le tout ensemble que nous avons pu percevoir l’essentiel, le mouvement du tout, l’aspect vivant, l’instant fugitif où la société prend, où les hommes prennent conscience sentimentale d’eux-mêmes et de leur situation vis-à-vis d’autrui" (10).
  Cette opposition fondamentale entre Durkheim et Tarde et les tentatives de résolution par la complémentarité des perspectives, outre leur intérêt pour l’histoire de la sociologie (ce qui n’est pas ici notre objet), permettent une première formulation des principaux antagonismes entre la psychologie et la sociologie: conscience individuelle/ conscience collective, compréhension /explication, interprétation/ condition objective, singularité/ universalité, description/ expérimentation, etc. Ces différentes oppositions se retrouvent d’une disciplines à l’autre, mais aussi à l’intérieur de chaque discipline. Il faut donc poser le débat à ce double niveau de complexité, inter - et extra - disciplinaire, car le véritable problème ne concerne pas tant les frontières disciplinaires que les visions du monde qui guident l’analyse sociologique ou psychologique. Il y a, par exemple, sûrement davantage d’affinités entre une sociologie herméneutique et la psychanalyse ou la psychologie clinique qu’entre une sociologie herméneutique et une sociologie mathématique. C’est donc plus dans l’ordre des paradigmes d’intelligibilité que dans celui des limites disciplinaires qu’est possible cette compréhension des rapports d’opposition ou de complémentarité.

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