Position du
problème
Depuis sa constitution, la sociologie s’interroge
sur ses rapports avec la psychologie. C’est donc d’un débat ancien,
au fondement même des deux disciplines, dont il est question ici.
Débat ancien et constitutif dans la mesure où, même si les
questionnements ont évolué, le statut respectif de chacune des
disciplines demeure invariablement problématique.
Cette question des rapports du socius au
psychisme a été systématisée par l’opposition entre Gabriel
Tarde et Émile Durkheim (4). Tarde considérait que le domaine de
la sociologie pouvait se résumer à la communication inter-individuelle
ou "inter-mentale". Au "moi collectif" durkheimien,
il opposait les individus, multiples, hétérogènes, différents, en un
mot, irréductibles à une conscience groupale et globale. Durkheim se
dressait contre cette micro-sociologie où " l’état social,
comme l’état hypnotique, n’est qu’une forme de
rêve" (5), estimant, d’une part, qu’il était
inacceptable de réduire le social aux manifestations psychiques, d’autre
part, que la psyché n’avait de valeur en sociologie que comme partie
intégrante des phénomènes sociaux en tant que "conscience
collective" irréductible aux consciences individuelles et les
transcendant. L’un comme l’autre établissaient une hiérarchisation
de la réalité, selon la prééminence de l’individuel ou du
collectif : pour le premier, le social n’était "en dernier
lieu que de l’individuel" (6), pour le second, l’individuel
était " socialisé par le dehors, par un esprit collectif
transcendant et supérieur aux individus " (7). On
conçoit aisément que cette opposition paradigmatique implique de
profondes différences quant à la compréhension de l’essence du
sujet de la connaissance : son identité, ses fonctions, ses
capacités sont-elles déterminées par un "esprit de groupe",
une "mentalité collective", un "ethos de classe",
des "habitus" sociaux, etc., ou sont-elles, au contraire, des
choix singuliers irréductibles à toute détermination culturelle, des
prises de partis et des prises de risques qui engagent un sujet dans sa
liberté d’être, aussi bien en tant que sujet épistémique qu’en
tant que sujet concrètement incarné par son âge, son sexe, son
"modèle somatique de soi" (8) ?
Lorsque les oppositions entre sociologues et
psychologues sont aussi tranchées, il est évidemment impossible de
concevoir un dialogue fécond entre eux pour l’appréhension des
rôles respectifs du psychisme et de la corporéité. Il faudra donc
attendre Marcel Mauss pour que les éléments d’une compréhension
réciproque soient posés: "Après avoir forcément un peu trop
divisé et abstrait, il faut que les sociologues s’efforcent de
recomposer le tout. – Ils trouveront ainsi de fécondes données.
Ils trouveront aussi le moyen de satisfaire les psychologues. Ceux-ci
sentent vivement leur privilège, et surtout les psychopathologistes ont
la certitude d’étudier du concret. Tous étudient ou devraient
observer le comportement d’êtres totaux et non divisés en facultés.
Il faut les imiter. L’étude du concret, qui est du complet, est
possible et plus captivante et plus explicative encore en sociologie.
Nous, nous observons des réactions complètes et complexes de
quantités numériquement définies d’hommes, d’êtres complets et
complexes. Nous aussi, nous décrivons ce qu’ils sont dans leurs
organismes et leurs psychai, en même temps que nous décrivons
ce comportement de cette masse et les psychoses qui y correspondent:
sentiments, idées, volitions de la foule ou des sociétés organisées
et de leurs sous-groupes. Nous aussi, nous voyons des corps et les
réactions de ces corps, dont idées et sentiments sont d’ordinaire
les interprétations et, plus rarement, les motifs" (9). Cette
notion de "fait social total", introduite par Mauss, récuse
toute vision morcelée de l’homme et de la réalité sociale et
propose une approche holistique qui englobe la totalité des
manifestations humaines. Elle rend possible la confrontation entre une
psychologie concrète et une sociologie concrète, soucieuses l’une et
l’autre de restituer le sens vécu de l’homme et de la société:
"C’est en considérant le tout ensemble que nous avons pu
percevoir l’essentiel, le mouvement du tout, l’aspect vivant, l’instant
fugitif où la société prend, où les hommes prennent conscience
sentimentale d’eux-mêmes et de leur situation vis-à-vis d’autrui" (10).
Cette opposition
fondamentale entre Durkheim et Tarde et les tentatives de résolution
par la complémentarité des perspectives, outre leur intérêt pour l’histoire
de la sociologie (ce qui n’est pas ici notre objet), permettent une
première formulation des principaux antagonismes entre la psychologie
et la sociologie: conscience individuelle/ conscience collective,
compréhension /explication, interprétation/ condition objective,
singularité/ universalité, description/ expérimentation, etc. Ces
différentes oppositions se retrouvent d’une disciplines à l’autre,
mais aussi à l’intérieur de chaque discipline. Il faut donc poser le
débat à ce double niveau de complexité, inter - et extra -
disciplinaire, car le véritable problème ne concerne pas tant les
frontières disciplinaires que les visions du monde qui guident l’analyse
sociologique ou psychologique. Il y a, par exemple, sûrement davantage
d’affinités entre une sociologie herméneutique et la psychanalyse ou
la psychologie clinique qu’entre une sociologie herméneutique et une
sociologie mathématique. C’est donc plus dans l’ordre des
paradigmes d’intelligibilité que dans celui des limites
disciplinaires qu’est possible cette compréhension des rapports d’opposition
ou de complémentarité.