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Par, Antonio Zirión Quijano

De la tonalité de la vie 

Essai de Caractérisation Préliminaire

(Traduction de Roland Vaschalde et Charles Cascalès revue par l'auteur)

Conférence donnée en mai 2002 lors du deuxième colloque du Cercle latino-américain de phénoménologie qui s'est tenu à Bogota

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      La vie se compose de mille et un ingrédients ou, selon une métaphore plus classique, sa trame est tissée par mille et un fils qui s'entrecroisent de mille et une manières. Chacun d'eux, considéré individuellement, a sa propre 'couleur', sa propre 'texture', sa propre 'qualité' ; chacun d'eux nous 'affecte' ou nous 'touche' à sa façon propre. Certains ont plus de relief ou plus de 'poids' que d'autres : nous sommes amoureux, notre enfant est malade, nous nous lançons dans une entreprise de haut vol dans laquelle, peut-être, échouons-nous lamentablement. Il arrive, ici ou là, des éclairs, des illuminations, des révélations. Ou au contraire des enfoncements dans les ténèbres où toute lumière semble disparaître en un instant. Mais il n'en va pas toujours ainsi. La plupart du temps notre âme se trouve avoir affaire avec le minuscule, l'insignifiant, le neutre : et cela aussi a sa 'couleur' particulière, celle de l'insipide, de l'anodin, la couleur de ce qui 'ne me dit rien', de ce qui est pour moi 'comme s'il n'existait pas'. Oui, même les pâles couleurs de ces fils-là contribuent aussi à l'aspect du tableau d'ensemble. Mais est-on réellement concerné par une telle impression générale ? Autrement dit : comment toutes ces 'couleurs' individuelles peuvent-elles se conjuguer ou s'additionner les unes aux autres ? A chaque instant, en tout cas, se déroule un jeu singulier, absolument unique, de lumières et d'ombres, de couleurs vives et de lueurs falotes : c'est cela la 'tonalité'. Jamais une seule couleur. Toujours une synthèse de teintes diverses qui a elle-même sa propre couleur.
Il nous revient alors en mémoire - il ne s'agit pas d'abandonner notre épochè professionnelle, mais d'utiliser une référence livresque commode - le célèbre paragraphe 27 des Ideen I : les choses " sont pourvues " d' " un caractère de valeur ", " elles sont belles et laides, plaisantes et déplaisantes, agréables et désagréables " ; les choses se présentent " comme des objets usuels, la 'table' avec ses 'livres', le 'verre', le 'vase', le 'piano' ". Et ces caractères de valeur ou pratiques " appartiennent à titre constitutif aux objets 'présents' en tant que tels, que je m'occupe ou non d'eux. "Et cela vaut " aussi pour les hommes et les animaux de mon entourage. Ce sont mes 'amis' ou mes 'ennemis', mes 'subordonnés' ou mes 'supérieurs', des 'étrangers' ou des 'parents', etc. "
Nous pouvons supposer que cette caractéristique concerne également ce caractère ou ce trait de caractère que nous pourrions appeler (en un sens très large) le 'caractère affectif' ou la 'coloration affective' par quoi la chose ( ou la personne, l'animal, l'évènement, la relation, l'état de chose, etc.) n'est pas seulement ce qu'elle est - que nous ayons affaire à elle ou pas - , agréable ou non, mais encore a de la signification 'pour moi', 'me parle', possède à mes yeux une aura de 'signification', un halo ou une bordure de 'couleur', de 'parfum' ou de 'saveur' qu'elle ne peut précisément avoir que dans sa mise en relation avec moi, qu'elle soit délimitée de façon spatio-temporelle ou d'une autre manière. Grâce à ce caractère ou à cette signification particulière, la chose n'est pas seulement ce qu'elle est (un mur, une table, un bosquet), elle n'est pas seulement laide ou belle, dégradée ou sublime, prisonnière de son statut d'étant solitaire, pourrait-on dire, mais elle occupe en plus, ou au dessus de lui, un 'lieu' unique dans ma vie, dans mon monde ; elle 'résonne' en moi d'une façon particulière, unique, singulière, comme elle peut seule le faire, précisément parce qu'elle advient au 'moment' et à 'l'endroit' où elle advient, ici et maintenant, dans ma 'biographie', ma 'géographie affective' ou dans le champ de mes 'significations', de mes 'valeurs propres', grâce à mon 'affinité intérieure avec elle. Ce qui nous fait pénétrer dans la gamme de ce que nous nommons, en rapport avec notre vie quotidienne, 'les valeurs de sentiment'.
Ce dont ne décide en rien le célèbre passage évoqué, c'est la question de savoir si toute chose, toute personne, tout animal, qui prend part à ma vie, ou plutôt à mon monde, c'est-à-dire qui est l'objet d'une représentation quelconque de ma part, possède déjà de ce fait quelque caractère ou tonalité d'ordre affectif. Il semble que dans ce but il eût été plus judicieux de se tourner vers Brentano. Mais il s'agit là d'un point secondaire et que nous abandonnons entre les parenthèses de notre épochè professionnelle. Ce qu'il m'intéresse de souligner c'est le point suivant : ce n'est pas seulement le splendide stylo à plume que mon père m'a offert pour l'obtention de mon diplôme, ce sont aussi bien celui que me tend le serveur du restaurant pour que je signe la note, et que je regarde à peine, la modeste fleur qui agrémente si mal la table, le serveur lui-même, dégingandé et somnolent, qui possèdent ou prennent une 'valeur de sentiment', une 'coloration affective' ou, pour le dire vite, une 'couleur' qui leur soit propre et qui, de plus, leur soit propre du fait qu'elle est pour moi, et même parce qu'elle l'est en ce lieu et en cet instant précis.

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