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Ortega y Gasset philosophe de l’Histoire

par Charles Cascalès, agrégé de philosophie,
auteur de ‘L’humanisme d’Ortega y Gasset’, PUF,1957

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III Histoire, changement et crises (suite)

B) Changement et crise. (suite)

b) Tradition raison et mysticisme. Voici, brièvement résumée, la réponse d'Ortega. La culture n'est que l'interprétation donnée par l'homme à sa vie, l'ensemble de solutions plus ou moins satisfaisantes qu'il invente pour parer aux problèmes qui se posent à lui. Mais la création d'un répertoire de principes et de normes culturelles comporte un inconvénient constitutif et irrémédiable : précisément parce que la culture est déjà là, les générations postérieures à sa création n'ont pas à la créer, mais seulement à la recevoir et à la développer. Celui qui reçoit une idée tend à s'épargner l'effort de la repenser, de la recréer en lui-même. Il ne mettra donc pas les choses en question, en sorte que les générations héritières d'une culture s'habituent progressivement à ne pas prendre contact avec les problèmes fondamentaux et que l'homme y vit sans coïncider avec lui-même, séparé de lui-même par une culture qui lui est devenue étrangère.

"Il s'agit donc d'un processus inexorable. La culture, le produit le plus pur de l'authenticité vitale, puisqu'il procède de ce que l'homme sent avec une angoisse terrible et un ardent enthousiasme les nécessités inéluctables dont sa vie est faite, finit par être la falsification de sa vie. Son moi authentique est étouffé par son moi "cultivé", conventionnel, social ( .. ) Or l'homme trop "cultivé" et "socialisé", qui vit d'une culture déjà fausse, ressent un besoin impérieux d'une... autre culture, c'est-à-dire d'une culture authentique. Mais celle-ci ne saurait prendre son essor qu'à partir du fond ingénu et dépouillé du moi proprement personnel. Il lui faut donc reprendre contact avec lui-même. (..) De là viennent ces périodes de "retour à la nature", c'est-à-dire à ce qu'il y a en l'homme d'origine1, par opposition à ce qu'il y a en lui de cultivé ou de culturel. Par exemple, la Renaissance, par exemple Rousseau et le Romantisme et... toute notre époque. "

Tel est le paradoxe déjà remarqué par Georg Simmel (1858-1918) : la vie ne peut se passer de la culture et pourtant la culture tue la vie, "La conscience de la sécurité tue la vie", dit Ortega. C'est pourquoi à chaque système de croyances fait suite un nouveau système de croyances qui ne peut en aucune façon être une répétition pure et simple. 

Mais cette succession semble s'effectuer selon un cycle régulier que décrit El Ocaso de las Revoluciones (1923). Ortega commence par noter que ce qui est le moins important dans les révolutions, c'est la violence. Au niveau des grands moments historiques connus -monde grec, monde romain, monde européen, on découvre non des cassures, des tournants brusques, mais des ères révolutionnaires. C'est que la révolution est d'abord un état d'esprit. 
"On a dit cent fois après Danton que la révolution se faisait dans les têtes avant de commencer dans les rues. Si l'on avait bien analysé ce qui est impliqué dans cette expression, on aurait découvert la physiologie des révolutions.

Toutes les révolutions authentiques supposent, en effet, une disposition caractéristique des esprits, des cerveaux. Pour bien comprendre en quoi elle consiste, il faut faire glisser le regard sur les grands organismes historiques qui ont complètement achevé leur cycle. On remarque alors que dans chacune de ces grandes collectivités, l'homme est passé par trois situations spirituelles distinctes, ou, autrement dit, que sa vie mentale a gravité successivement autour de trois centres différents.

D'un état d'esprit traditionnel, il passe à un état d'esprit rationaliste, et de celui-ci à un régime de mysticisme. Ce sont là, pour ainsi dire, trois formes différentes du mécanisme psychique, trois manières distinctes de fonctionner pour l '"appareil mental de l'homme. "

C'est quand un peuple est jeune que le passé a sur lui le plus d'emprise tel fut le cas, par exemple, pour le Moyen-Age. Plus complexe, plus riche et plus délicate que l'âme primitive, l'âme médiévale fonctionne toutefois selon le même principe : pour rendre compte d'un fait, pour identifier un être, on ne cherche pas une explication qui satisfasse l'intelligence on a recours à un récit, un mythe ou une autorité qui fassent la lumière. Ce sont là les époques où règne le droit coutumier et où se constituent les nations : le corps social s'est développé, et le moment est venu de dépenser les forces accumulées. A l'expansion extérieure de la nation va correspondre à l'intérieur l'apparition de l'individualisme. Dès lors, la raison va progressivement se substituer à la tradition comme principe de pensée et d'action. C'est ce que Descartes appellera "bon sens" et Kant "raison pure ". La raison pure n'est pas l'entendement mais une manière extrême pour lui d'opérer. La raison pure est l'entendement délesté de son rapport à l'expérience, c'est-à-dire laissé à lui-même et ambitionnant de régenter la pensée et de transformer le monde. Si la mathématique est le produit par excellence de la raison pure, l'esprit révolutionnaire en est une autre manifestation. Les révolutions n'ont donc pas leur origine dans l'oppression des classes inférieures par ceux qui les dominent ni dans une plus grande sensibilité à l'injustice, mais dans une transformation de l'intelligence. Et lorsque la phase rationaliste aura épuisé ses possibilités, elle cédera la place à une phase de mysticisme ou plus exactement de superstition.

"L âme traditionaliste est un mécanisme de confiance, car toute son activité consiste à s'appuyer sur la sagesse incontestée du passé. L'âme rationaliste rejette ces assises de la confiance avec la fierté d'une foi nouvelle: la foi dans l'énergie individuelle dont la raison est le moment suprême. Mais le rationalisme est une tentative excessive, il aspire à l'impossible. Le propos de remplacer la réalité par l'idée est admirable parce qu'il électrise à la façon d'une illusion, mais il est toujours condamné à l'échec. Une entreprise aussi démesurée laisse derrière elle l'histoire transformée en une aire de désillusion. Après la déroute dont il a souffert dans son audacieuse tentative idéaliste, l'homme reste complètement démoralisé. Il perd toute foi spontanée, il ne croit plus en aucune sorte de force claire et disciplinée : ni dans la tradition, ni dans la raison, ni dans la collectivité, ni dans l'individu. Ses ressorts vitaux se relâchent parce que ce sont en définitive les croyances que nous portons en nous qui les maintiennent tendus. Il n'a plus l'énergie suffisante pour conserver une attitude digne devant le mystère de la vie et devant l' univers. Physiquement et mentalement, il dégénère. Dans ces temps, la moisson humaine est épuisée, la nation se dépeuple. ( ... ) En bref, incapable de se suffire à lui-même, l'esprit cherche une planche de salut et attend, comme un chien battu, que quelqu'un le prenne sous sa protection. L'âme superstitieuse est en effet le chien en quête d'un maître. ( .. ) Le nom qui convient peut-être le mieux à l'esprit qui se fait jour à travers le déclin des révolutions, c'est celui d'esprit servile."

On voit comment la conception ortéguienne de l'histoire est solidaire de la théorie des croyances (qui distingue la foi vivante, la foi morte et le doute), ainsi que de la théorie de l'interprétation qui fait se succéder, dans la culture la superstition, le mythe et la science. Les unes et les autres concourent d'ailleurs à nous permettre de penser notre temps, puisque, selon notre auteur, "l'histoire est la science du présent le plus rigoureux et le plus actuel."

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