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PHILO RECHERCHE - FAC
Emmanuel
Levinas
- Totalité
et totalisation -
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Le tout dans
l’intuition
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Il est très remarquable que, dans la perception, le perçu
se groupe immédiatement en choses multiples et séparées,
se suffisant, en quelque façon, à elles-mêmes, en
totalités, indépendantes les unes des autres, dont les
psychologues de la Gestalt, notamment, ont
souligné l’irréductibilité. Chacun de ces «touts»
intuitifs appartient certes à un tout plus vaste que la
pensée conceptuelle dégage. Mais, dans le tissu des
relations que la science substitue à la perception, les
totalités concrètes des choses ne sont pas qu’une étape
quelconque d’un processus logique. D’Aristote à
Husserl, on recherchait leur sens. Le tout est
« ce qui contient les choses contenues de façon
qu’elles forment une unité», dit Aristote, et
l’unité est propre aux choses naturelles, de sorte
que le tout par excellence est conféré aux êtres
naturels. Ils sont des touts par nature (physei),
plus éminemment touts, que les objets artificiels.
L’homme est plus tout que la statue, la statue plus
tout que le nombre. Distinction est faite entre la somme
(pan) où la position des parties est indifférente
(eau, tous les liquides, nombres) et le tout (holon),
où la position des parties n’est pas indifférente
(le visage, la main), le tout s’appliquant à l’eau
ou au nombre par extension, par métaphore. La notion
formelle de la totalité est ainsi rattachée à un
contenu. Peut-elle légitimement s’en détacher ?
On se le demandera de Kant à Hegel.
Chez Husserl, le tout est rattaché à
l’idée de la concrétude ou du « contenu indépendant».
Les contenus dépendants, abstraits (couleur et
extension, son et intensité par exemple) s’appellent
et ne peuvent subsister que dans l’indépendance du
concret. La concrétude caractérise le tout. Le tout ne
tient donc pas, comme chez Aristote, à la finalité de
l’être naturel. Il n’en suppose pas moins un
contenu. Mais il ne se réduit pas, chez Husserl, à la
fixité de l’image qui le représente. Circonscrit
dans ses contours, le noyau de la chose, donné à la
perception en « chair et en os », indique la
possibilité de « nouvelles déterminations de
cette même chose » : un « horizon ».
Le tout concret, c’est le donné avec son horizon. La
totalité reste ainsi ouverte. Elle est intégration
d’aspects qui se confirment. Quand ils s’infirment,
la totalité ne fait pas explosion ; chaque éclatement
reconstitue aussitôt, dans une autre direction, le
processus de la totalisation d’aspects.
Malgré son inachèvement, ce tout intuitif
se distingue de la totalité qui englobe les choses
jusqu’à la totalité absolue du monde et qui
s’annonce dans un « horizon extérieur»
distinct de l’horizon intérieur. Le monde est totalité
sur un autre modèle que le tout d’un objet singulier.
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Totalité
sans réalité
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La remontée vers la totalité ultime, monde ou être
absolu, admet des différences, même dans son
formalisme. La totalité des individus appartenant au même
genre diffère de la totalité des hommes appartenant à
une nation, laquelle diffère, à son tour, de la
totalité des épisodes constituant une histoire, de
celle des points constituant un espace, ou des membres
constituant un organisme, ou des mots constituant une
langue. Kant bâtit l’idée de totalité en partant du
rapport du conditionnement, qui est inscrit dans les catégories
de la relation exposées dans la « Logique
transcendantale», et dans lequel se tient tout donné
intuitif en tant que donné, en tant que se présentant
dans l’expérience à l’entendement scientifique. La
science recherche la condition du donné, mais ne trouve
que des conditions conditionnées. Elles suffisent à
l’entendement des faits et à l’établissement des
lois. Elles ne satisfont pas la raison, qui exige la
synthèse régressive de toute la série des conditions
jusqu’à l’inconditionnel. La raison est cette
exigence même. Elle prescrit à l’entendement
d’embrasser toutes les actions de l’entendement
« en un Tout absolu», en pensant les idées du
monde et de Dieu. Visées diverses de la totalité malgré
le formalisme de la totalisation, les idées du monde et
de Dieu dépassent le donné sensible. Kant montre que,
dans la mesure où elles le dépassent, elles restent
des idées qui n’expriment aucun être. Dès qu’on
leur prête une portée ontologique, elles opposent la
raison à elle-même (antinomies) ou la font déraisonner.
Dans les idées de totalité, la raison perd ainsi sa
valeur cognitive. Sa prétention de savoir serait
illusoire. En accord avec la tradition rationaliste de
l’Occident, l’idée de totalité coïncide encore
ici avec l’idéal de l’intelligibilité intégrale.
Elle reste donc illusion nécessaire et exerce
une fonction régulatrice dans le savoir scientifique.
Mais un écart sépare désormais raison et vérité.
Kant met en question la signification ontologique de la
raison. Donné, l’être est partie, il n’est jamais
tout, alors que la pensée ne peut porter sur l’être
qu’en portant sur le donné. Une réalité
correspondant à la totalité n’est pas impensable.
Elle est ignorée.
Découvrant une rationalité au niveau du
sensible et du fini, contre la rationalité démesurée
de l’Idée platonicienne, retrouvant
l’intelligibilité aristotélicienne inhérente aux
choses (qui s’exprime dans la doctrine kantienne du
schématisme où les concepts de l’entendement
s’exposent dans le temps), le criticisme kantien ébranle
fortement l’idée de totalité. Désormais le partiel
peut avoir un sens sans la réalité du Tout et l’apparaître
peut ne plus dépendre de la rationalité logique.
L’absolu ne se prêtant pas à la totalisation, on
peut se demander si l’intelligibilité se réduit à
la compréhension, à l’enveloppement sans résidu.
Mais on doit se demander aussi si la notion de l’être
ne doit pas être repensée en fonction de l’idée de
totalité.
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vérité est la totalité
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