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L'humain, le vivant et le vécu  avec Jacques Ardoino 

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Sous cet angle, le vivant surprend. Dès lors, l'éducation devrait aussi comprendre une sensibilisation en faveur d'une ouverture à l'imprévu, à la surprise, dépendant, elle-même, largement d'une tolérance par rapport à une incertitude (non mathématiquement réductible).

La matière ordinaire ne se donne pas à elle-même ses propres fins; le vivant très élaboré, tout à l'opposé, peut être dit auto-finalisé. Ses propres fins (universelles, générales, communes, idiosyncrasiques) sont inhérentes à son être (en y incluant son histoire et son devenir). Comme le voulait Sartre, l'homme se fait à travers ce qu'il fait. Il a donc des projets. Il est aussi habité par une «vision du monde» (Weltanschauung des Allemands ou «cosmogonie» des Grecs) tout à la fois culturelle et personnelle; autant de variations sur le thème cardinal de l'intentionnalité. C'est bien pourquoi la vie, le vivant, que ce soit consciemment perçu ou non, comprennent toujours des dimensions axio- logiques qui constituent des valeurs et s'ordonnent, en conséquence, à des choix fondamentaux (philosophiques, politiques, religieux, institutionnels, culturels, sociétaux, personnels...).

Dans l'éventail des représentations, des métaphores, des analogies, à partir desquelles nous tenterons plus intellectuellement d'ordonner, pragmatiquement ou théoriquement, nos sensations et nos perceptions, en quête d'une intelligibilité du réel sensible, les oppositions fondamentales (vivant/non-vivant, vivant/mort) ne sont pas toujours convenablement distinguées. Leur intrication tenace conduira alors à une confusion extrêmement répandue, tant au ni veau du langage trivial qu'à celui, malheureusement, des langues réputées plus spécialisées. Tout ce qui est matériellement construit, fabriqué par l'homme en matière d'outils et de machines, de l'ordre de la tekhné et de la poiêsis, extensions en quelque sorte artificielles des membres et des fonctions naturels, fait d'une certaine manière partie de l'univers vivant. On n'en trouvera effectivement nulle trace dans des espaces déserts ou désertés, désolés, sidéraux, inhabités, vides. Ces outils et machines ne sont pas devenus vivants pour autant, même de façon métaphorique, car leur logique mécaniste les assujettit à la transparence, à l'univocité des définitions (là où prévaudrait plutôt la logique du « double sens» chère à Paul Ricœur), à l'analyse - décomposition cartésienne. 

L'un des problèmes les plus redoutables dans le domaine de la gestion contemporaine est justement celui d'un véritable chassé - croisé des métaphores: 
métaphores de la machine attribuées à l'humain, métaphores du vivant prêtées à la machine. On aboutit ainsi très rapidement à une sorte de langage intermédiaire dont le sens sort considérablement appauvri, affadi, par l'effet d'une telle miction. Pour le moment, nous avons encore besoin de distinguer entre ces différentes optiques, et les langages qui les traduisent, en fonction des aspects nécessairement multi-référentiels (8) de telles approches complexes. Même si elles s'avèrent insuffisantes dans de nombreux cas, les métaphores du vivant, en raison des caractères spécifiques sur lesquels nous venons d'insister, nous paraissent largement préférables dans le cadre de l'épistèmê des sciences de l'homme et de la société. Elles ne mobilisent pas les mêmes paradigmes que ceux auxquels fait appel l'intelligence de la machine. Si l'on peut facilement comprendre l'intérêt des gestionnaires, y compris quand il s'agit de l'administration du savoir et de la recherche, portés à des modèles logico- mécanistes plus rassurants, moins angoissants, se proposant même de réduire méthodologiquement et stratégiquement l'incertitude, il convient de ne jamais oublier, notamment après les événements de ces dernières semaines (9), dans un pays poussant à l'extrême une telle optique, que l'effet de sur- prise - conjuguant justement l'imprévu temporel et l'échec des prévisions, la non - maîtrise relative à l'autre, le doute et l'incertitude, qui de cognitifs deviennent ontologiques - reste toujours la marque essentielle du vivant. La « compréhension» de l'hétérogénéité retrouverait alors toute son importance (10).

Jacques ARDOINO
Professeur émérite
en Sciences de l'Éducation Université Paris VIII

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(8) Voir Pratiques deformation - Analyses. n° 25/26 «< L'analyse multi-référentielle »),1993 et n° 36 «< Le devenir de la multi-référentialité»). 1999.
(9) Les attentats terroristes du 11 septembre 2001.
(10) La question est évidemment de savoir, si, dans le futur, compte tenu des progrès des neurosciences, des manipulations du génome humain, ces optiques ne se rapprocheront pas encore davantage pour finir par coïncider. C'est l'éternelle ambition unitaire du « roseau pensant ». Notre sentiment est que le pluriel a encore pour longtemps de beaux jours devant lui. On peut comprendre de la sorte la difficulté des découpes classiques entre «sciences de la nature», auxquelles on rattache évidemment la biologie, et «sciences humaines et sociales», ou encore entre «sciences de l'explication» et «sciences de la compréhension».

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