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L'humain, le vivant et le vécu  avec Jacques Ardoino 

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DANS NOS LANGUES, l'idée de vie et les différents mots qui l'expriment - vivant, vivre, vécu - proviennent de la racine indo-européenne gwiy, gwyo. Cette forme monosyllabique, articulée comme un seul groupe de consonnes, a conduit au nom zôion (de gwyo-ion) désignant l'être vivant, et, plus particulièrement, l'être vivant non-humain, c'est-à-dire l'animal. C'est la forme gwiy de cette même racine indo-européenne qui produira bios (de gwiy-os) dans le grec ancien, signifiant vie. L'élément français« bio» en dérivera. On le retrouvera dans différents termes composés: biologie, biographie, biosphère, biomasse. De son côté l'union de zôion et de logos donnera zoologie évoquant un discours qui parle des animaux. Le zoo est ainsi devenu un parc Uardin) zoologique (1). L'azote, à partir d'une combinaison avec 1'« a » privatif, devient le gaz au sein duquel la vie ne peut pas se développer (azôtos signifie également non-vivant, à l'origine), tandis que zôidion (petit animal) a été employé pour désigner les silhouettes d'animaux imaginées au travers des constellations astronomiques, d'où le «zodiaque», correspondant à la bande céleste reconnaissant les plus importantes d'entre elles (2).

Cette notion de vie mérite d'être approfondie sur Je plan qui nous intéresse ici, celui des sciences humaines et sociales, parce qu'elle nous semble pouvoir faciliter un repérage épistémologique, aussi nécessaire que laborieux à établir tout au long de notre histoire des idées. D'une part, la vie s'oppose à tout ce qui en est dépourvu: la matière, l'inerte; en cela le vivant se distingue du non- vivant (ce qui, sous cette forme catégorielle, essentielle, logique, universelle, ne comporte en soi rien de tragique). D'autre part, la vie s'oppose à la mort, ce qui, dans le cas humain - sensible, émouvant, ressenti, affectif, voire réfléchi, conscient, inconscient, imaginaire, mémoriel, temporel et historique, existentiel, subjectif et intersubjectif - pose des problèmes de toutes autres natures. La vie est alors, par corps interposé, le siège, l'occasion, le support, le substrat, de l'expérience. Elle est ainsi inséparable d'un vécu à propos duquel, par exemple, les démarches philosophique, phénoménologique ou psychanalytique s'interrogeront plus spécialement en privilégiant la question du sens. Si la biologie est bien la science du vivant, en tant qu'organisation spécifique d'une matière pourtant irréductible à d'autres, c'est la philosophie qui constitue toujours le discours réflexif et critique sur la vie comprise et représentée en tant qu'existence.

La première de ces deux oppositions (vivant / non- vivant) ne requiert pas nécessairement, pour différencier ses termes, le préalable de sortir d'une homogénéité plus large, ontologique, celle de l'être par exemple; la seconde (vie / mort) implique, tout au contraire, la reconnaissance entre eux d'une différence radicale de nature, d'une hétérogénéité admise comme qualitativement non assimilable, non décomposable, non analysable. 

Vers la page suivante: Qu'est-ce qui spécifiera alors le vivant et la vie, sous cette dernière optique?

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(0) D'après René Garris, «Les curiosités étymologiques)} in Étymologies du français, Paris, Belin, 1996.
(2) En latin, cette même racine se combinera avec des suffixes: « t» dans vita (de gwiy-ta) donnera vie et vitalis, qui concerne et permet la vie, et produira le français vital; « W », avec le verbe vivere, de gwiy-w-ere, donnant vie. À leur tour, vivus, qui vit (vif et vivace) et vivarium, vivier, les vivres, ce qui sert à se nourrir, vivenda, les choses servant à la vie, donnant viande, découleront de cette origine. Convivere (vivre avec), convive, convivial et convivialité, également.
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