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LE VIVANT ET L'ANIMAL

Entretien avec Elisabeth de Fontenay (Le Silence des bêtes. La philosophie à l'épreuve de l'animalité, Paris Fayard, 1998)

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On rencontre aujourd'hui l'animal sous trois figures essentielles dans les « pays développés ». Comme animal sauvage ou exotique, fantasmé dans l'imaginaire ou parqué dans les zoos. Comme animal utilitaire voué à l'abattage et à la consommation de masse, à l'expérimentation scientifique ou à l'industrie cosmétique. Comme animal de compagnie enfin. Il me semble que ces figures de l'animal ne sont pas équivalentes. Or, l'animal de compagnie, aujourd'hui survalorisé, a tendance à faire oublier le sort réservé aux autres figures de l'animal. Jusqu'à quel point admettriez-vous qu'un chien, un chat ou tout autre animal de compagnie puisse faire partie de la famille? (26).

Je l'admets sans concession! Un chien fait partie de la famille et de l'être le plus intime de son maître, ce n'est pas à vous que je vais l'apprendre. Mais je dirai que les animaux de ferme aussi, ces travail1eurs, ces fournisseurs, appartenaient à la maisonnée. C'est une époque révolue, et il n'est pas sûr que l'Homme n'ait pas perdu un peu de son humanité du fait de l'agriculture et de l'élevage intensifs et motorisés. Regardez la couverture de mon livre, cette reproduction d'un tableau de Chagall intitulé L'Étable. On ne voit pas bien où est la bête, elle est partout, à l'intérieur et sortant la tête à travers le toit, elle semble emplir la mai son de sa chaleur vitale. L'animal domestique reste la plus grande énigme. Je suis intéressée par les travaux de Dominique Lestel qui étudie les «communautés hybrides» hommes-animaux (27). Bien que les singes ne « parlent» pas spontanément, ce que nous appelons proprement parler, pour- quoi tenons-nous malgré tout à les faire parler, demande-t-il ? Et il répond que c'est à cause de la souffrance que suscite notre solitude dans la nature. Il construit ainsi ce concept de « communauté hybride» en constatant que le primate développe ses capacités lorsqu'il est en présence de l'Homme et qu'il n'agit pas avec lui comme il le fait avec ses congénères. Ce qui est vrai des rap ports entre les primatologues et leurs singes l'est aussi de nos rapports avec les animaux domestiques. On arrive ainsi à faire de son chien ou de son cheval un compagnon, un interlocuteur, un ami, un médiateur. Il est question de 1 'Homme dans le propre du chien et il est question du chien dans le propre de l'Homme: ainsi s'énonce mon existentialisme. À quoi il faut ajouter ce constat que l'Homme est un dieu pour le chien.

Les animaux domestiques nous rappellent peut- être la vie de la nature que nous avons perdue?

Oui et ils citent quelque chose de la campagne d'où nous venons tous plus ou moins et de façon plus ou moins lointaine. C'est une forme de rap pel à la vie brute, pré-réflexive, pré-linguistique, c'est notre manière de rester encore enfants!

Avec un peu de senteurs des chemins de la Forêt- Noire, si je puis me permettre...

Heidegger est pour moi un philosophe incontournable, mais il n'a pas su penser l'expérience existentielle qu'est l'animal pour l'Homme. Il nie, par exemple, que le chien puisse partager la mai- son avec nous. J'ai envie de dire de lui ce que Schopenhauer disait de Spinoza, lequel niait que nous ayons un quelconque devoir envers les ani maux: on voit qu'il n'a jamais eu de chien! Car il y a là une expérience spécifique et une joie tout à fait particulière que ne se représentent pas ceux qui ne vivent pas avec un animal domestique. C'est quelque chose de très fort, et qui malheureusement dégénère parfois en conduites pénibles: des gens complètement fixés sur leur animal ou qui l'ont humanisé, c'est-à-dire détruit. Il est très difficile de vivre avec une bête. Dans ma famille, nous avons eu l'habitude d'accepter la présence de nos chiens pendant les repas et de leur donner quelque chose à manger. Or, un chien qui a le droit de venir à table devient rapidement un être absolument infernal qu'il faut finir par enfermer ou attacher. Mais se priver de la joie de donner un petit morceau à son chien, renoncer à ce dialogue exquis, c'est terrible, on se prive d'une communication très riche avec lui.

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(26) Voir Panoramiques, n° 31 «< Mon chien, c'est quelqu'un»), 4' trimestre 1997. (27) Dominique Lestel, L'Animalité. Essai sur le statut de l'humain, Paris, Hatier, 1996.

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