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LE VIVANT ET L'ANIMAL

Entretien avec Elisabeth de Fontenay (Le Silence des bêtes. La philosophie à l'épreuve de l'animalité, Paris Fayard, 1998)

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  Il y a beaucoup d'hommes qui ne sont ni rationnels ni libres. Leur doit-on le respect au sens où l'entend Kant? Vous avez cité Jonas. Avec lui, je veux substituer la« responsabilité» au« respect ». Et la question revient alors à ceci; est-ce que nous sommes responsables de toutes les vies, même animales? Je dirai oui, et d'autant plus que les bêtes sont domestiques, destinées par notre histoire à nous servir et à nous nourrir, d'autant plus qu'elles sont sauvages et qu'elles ne nous doivent rien, mal aussi, «naturellement », d'autant plus que les animaux sont des vertébrés, plus encore des mammifères. Ce qui implique de lutter contre J'obsession anthropocentriste qui dispose, sans état d'âme, de toute vie au bénéfice de l'Homme. Il faut développer un anthropomorphisme éthique, tenter de s'imaginer à la place des bêtes, pouvant souffrir et avoir peur comme elles, il faudrait être «voleur de feu, chargé de l'humanité des animaux mêmes», comme écrivait Rimbaud.

Si tous les vivants n'ont pas le même droit de vivre, qu'est-ce qui fonde alors le droit de tuer un animal? Rien. On répète à l'envi que dans la Genèse Dieu a donné à l'Homme le pouvoir de nommer et de dominer les animaux. Mais dans la Genèse même il est précisé que les hommes n'ont eu le droit de tuer les animaux pour les manger qu'après le Déluge, quand Dieu a vu combien l'Homme était mauvais. Du reste, si l'on s'en tient à La Bible, il est tellement regrettable de devoir tuer pour se nourrir qu'il faut manger seulement le corps de l'animal et ne pas absorber son âme qui ne fait qu'un avec son sang: c'est pourquoi, dans J'abattage rituel, on vide l' animal de son sang avant qu'il ne meure. Cela peut paraître une pratique cruelle aujourd'hui, mais dans La Bible et Le Talmud c'est une marque d'égard envers les autres «animés».

L'abattage en vue de la nourriture est donc un crime, mais autorisé dans certaines conditions. Il y a, d'une toute autre part, la tradition végétarienne antique de l'abstinence de viande, très vivante chez les Grecs Théophraste et Plutarque, chez le poète latin Ovide qui dit ne pas comprendre comment le laboureur peut manger son compagnon de labeur. En fin de compte, rien ne fonde, si « Dieu est mort », le droit de tuer des animaux, de chasser, de pêcher, de faire des expériences sur eux. II y a là une alternative claire: ou c'est Dieu qui donne aux hommes le droit de tuer les bêtes ou les hommes commettent un crime.

On vous répondra que c'est pour manger!

De Homère à Derrida, la question se pose: que manger, comment manger, pourquoi la viande? Ce qui caractérise l'Homme qui, à peu de choses près, ne dispose pas d'un capital génétique supé- rieur à celui du chimpanzé, c'est de chasser et de manger de la viande. L'Homme a imité les loups, il s'est mis à chasser comme eux et à rapporter la nourriture aux siens. On explique le développement cérébral très rapide, il y a cinq ou sept millions d'années, par la condition nouvelle de carnivore. Mais on ne chasse et ne pêche pas toujours pour manger. On ne fait pas non plus des expériences sur les animaux et on n'organise pas des corridas pour manger! Si on laisse de côté la question de la nourriture - question fondamentale car elle est à l'articulation du corps et de la nature, du crime et de la vie -, le droit de tuer que les hommes s'arrogent n'est fondé sur rien sinon sur la certitude narcissique de leur excellence.

Une certaine pensée matérialiste positiviste explique qu'il Y a un cycle vital: le ver de terre se fait manger par la poule, la poule par le renard et ainsi de suite...

Tel est en effet le cycle de la nature. Or, nous nous vantons de notre humanité, de notre liberté et nous pensons pouvoir échapper à cette loi de fer. Mais il faut choisir. Ou bien nous sommes dans l'excellence humaine, la différence, le propre de l'Homme, etc., et alors nous arrêtons de tuer des innocents pour les manger car nous pouvons parfaitement vivre sans ingérer de la viande. Ou bien il faut consentir au fait que nous sommes dans la continuité de la chaîne animale, et alors on peut persister à tuer pour se nourrir. Personnellement je mange de la viande, car être végétarien c'est se couper des siens puisqu'on ne peut plus partager leurs repas. J'aime dans l'Évangile cette fête magnifique du retour du fils prodigue en l'honneur duquel on tue le veau gras. Et je suis très mal à l'aise avec les végéta- riens, ce sont des gens qui m'angoissent à mort, ils ne boivent pas, ne fument pas, se sentent purs...

C'est un néo-ascétisme terrifiant, presque totalitaire !

Lors des repas partagés avec eux on a l'impression d'être d'une telle grossièreté morale.

Peu de philosophes s'intéressent à la nourriture, à part peut-être aujourd'hui Michel Onfray (18). Ludwig Feuerbach avait déjà relevé que l'estomac de l'homme n'est pas un être animal, mais un être humain parce qu'il est universel et ne se contente pas d'une nourriture particulière. « C'est juste- ment pourquoi l'homme échappe à la rage gloutonne qui jette la bête sur la proie. Conserve à l'homme sa tête, mais donne lui l'estomac d'un loup ou d'un cheval, il cesse à coup sûr d'être un homme. Un estomac borné ne s'entend qu'avec une sensibilité bornée, autrement dit animale» (19). Dans de nombreuses cultures les sacrifices animaux, voire l'anthropophagie plus ou moins rituelle, consistent à s'approprier les qualités de l'animal ou de l'être humain. Ne pourrait-on pas dire que manger un être vivant c'est d'abord s'approprier ses qualités?

Le texte de Feuerbach que vous citez est magnifique. Mais je rencontre ici le concept de Jacques Derrida, celui de carno-phallogocentrisme (20). L'ingestion de viande rouge, sanglante, représente l'appropriation par le mâle humain de la force ani male. Il y a là une symbolique assez limpide. Mais, de toutes façons, ce n'est aucunement mépriser un animal que de le manger, encore faut-il ne pas l'avoir élevé ou tué n'importe comment. De ce point de vue nous avons encore beaucoup de leçons à recevoir des sacrifices antiques, grecs ou hébraïques. Les travaux de Henri Hubert et Marcel Mauss à ce sujet sont passionnants (21).

Si nous nous arrogeons le droit de tuer l'animal, c'est que nous exerçons d'une certaine manière le droit du plus fort. Jusqu'où peut aller ce droit, comment doit-on traiter les animaux? Y a-t-il des droits pour l'animal? (22).

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(18) Michel Onfray. Le Ventre des philosophes, Critique de la raison diététique, Paris, Grasset, 1989,

(19) Ludwig Feuerbach, «La Philosophie de)' Avenir» in Manifestes philosophiques. Textes choisis (]839-] 845 J, Paris, PUF, 1960, p.197.

(20) Jacques Derrida, « Il faut bien manger ou le calcul du sujet» in Points de suspension. Entretiens, Paris, Galilée, 1992.

(21) Henri Hubert et Marcel Mauss, « Essai sur la nature et la fonction du sacrifice» in Marcel Mauss, Œuvres, Tome 1: Les Fonctions sociales du sacré, Paris, Minuit, 1968.

(22) Voir notamment Henry Salt, « Les droits de l'animal considérés dans leur rapport avec Je progrès social» in Le Débat, n° 27 «< L'anima], son histoire et ses droits »), novembre 1983, pp. 143-151. Voir aussi la Déclaration Universelle des Droits de l'Animal publiée par la Ligue Française des Droits de l'Animal et reproduite ici. entre partisans des "artilects", les "cosmists", et partisans des hommes, les "humans" ».

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