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LE VIVANT ET L'ANIMAL

Entretien avec Elisabeth de Fontenay (Le Silence des bêtes. La philosophie à l'épreuve de l'animalité, Paris Fayard, 1998)

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Quelle est votre position par rapport aux zoos? Il faut les supprimer. Je connais des zoos écologiques ou éthologiques qui sont moins scandaleux que d'autres, mais les zoos sont une honte, ce sont des hôpitaux psychiatriques qui rendent fous les animaux! Il Y a un très beau livre d'Élisabeth Hardouin- Fugier et Éric Baratay sur l'histoire des zoos: cette histoire commence avec les ménage- ries des cours royales et el1e se poursuit grâce à des alibis scientifiques, pédagogiques ou écologiques (29). Oui, il faut supprimer les zoos.

Que répondez-vous à ceux qui affirment que les zoos sont pédagogiques pour les enfants et nécessaires pour la survie des espèces?

Pour la survie des espèces il faudrait multi- plier les génothèques, puisque nous en sommes capables, et rendre les bêtes ainsi nées à leur environnement. Quant aux enfants, la première chose à faire est de ne pas les laisser regarder ce que la télévision montre tous les jours en ce moment: les bûchers. Ils ne comprennent plus rien: on les émerveil1e avec des histoires d'ani- maux et dans le même temps ils voient qu'on tue sans hésiter des mil1ions de bêtes inoffensives et non malades. Donc si nous voulons commencer à familiariser les enfants avec les animaux et à leur faire comprendre ce qu'est un animal, expérience capitale dans leur développement, nous devons changer nos manières d'élever et d'abattre les animaux et de surcroît nous devons supprimer les zoos. On ne doit pas leur montrer des animaux rendus fous dans des cages. À cet égard je pense qu'il faut combattre aussi énergiquement les zoos que la corrida ou la chasse à courre.

Pour revenir à l'actualité, vous venez d'évoquer les massacres de masse du bétail. Indépendamment des raisons proprement économiques qui sont évidentes et assez sordides, n 'y a-t-il pas d'autres motifs à ces sinistres bûchers en Europe? Comment peut-on imaginer cela aujourd'hui alors qu'il y a très peu de réactions de révolte, puisque les gens y assistent impuissants?

Mais ils sont horrifiés. Je sais, par des personnes qui ont des responsabilités dans la « filière viande », qu'il y avait des excédents alimentaires et qu'il s'est agi de les réduire. C'est du reste ce que pensent beaucoup de paysans de l'Ouest.

Donc on détruit les stocks...

Oui. Ce qui me frappe aussi c'est qu'on fait passer pour une logique sanitaire quelque chose qui est de l'ordre de la pure logique économique. Laissons de côté la question du prion, encore que nous l'ayons fabriqué de toutes pièces au moyen des farines animales. Mais la fièvre aphteuse! El1e n'est pas mortelle, le risque de contagion pour l'Homme est infime, l'animal maigrit, la vache donne un peu moins de lait, mais on peut la soigner. C'est pour des raisons de pur productivisme, de rentabilité et de convenance que l'on détruit ces animaux et non pas pour des raisons sanitaires. La démesure dans la technicisation et la  marchandisation» des vivants éclate au grand jour main- tenant que les animaux sont massacrés pour rien. Les gouvernants européens contraignent les éleveurs à des conduites magiques, à multiplier des simulacres d'holocauste comme pour expier le crime qui aura consisté à ne plus traiter que de manière industrielle la naissance, la vie et la mort de ces vivants qui ne sont pas des biens comme les autres, qui ne sont pas des choses qu'on peut traiter n'importe comment suivant les caprices d'un anthropocentrisme forcené. Dans cette destruction qui est une des conséquences du productivisme de l'élevage intensif et de l'industrie agro-alimentaire, les responsables (FNSEA, Crédit Agricole et Ministère de l'Agriculture) ont fait preuve d'irresponsabilité non seulement envers la santé publique mais aussi envers des bêtes dont nous avons la garde et envers le monde des hommes et tout ce qu'il comporte d'histoire symbolique, car cette extermination industrielle d'animaux ne peut avoir que des conséquences profondément déshumanisantes.

Élisabeth DE FONTENAY - Philosophe

Propos recueillis par Jean-Marie Brohm. Entretien réalisé à Paris, le 20 mai 2001.

Avec la Revue Prétentaine. Article paru dans LE VIVANT Pour commander suivre le bon de commande (ouverture en nouvelle fenêtre)

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(29) Éric Baratay et Élisabeth Hardoin-Fugier, Zoos. Histoire des jardins zoologiques en Occident (XVI'-XX' siècles), Paris, La Découverte, 1998.


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Bibliographie. Ouvrages .
Les Figures juives de Marx. Marx dans l'idéologie allemande, Paris, Galilée, 1973.
Diderot ou le matérialisme enchanté, Paris, Grasset, 1973.
Le Silence des bêtes. La philosophie à l'épreuve de l'animalité, Paris, Fayard, 1998.
Des Hommes et des bêtes (en collaboration avec Alain Finkie1kraut), Genève, Éditions du Tricorne, 2000.

Articles et contributions .
«Corps et biens. Notes sur le corps propre et la propriété privée» in Topique. Revuefreudienne, n° 9/10 «< Sens du corps» ),octobre 1972.
«La bête est sans raison» in Critique, na 375/376 «< L'animalité »), août-septembre 1978.
«Un héros de notre temps» in L'Arc, n° 75 «< Vladimir Jankélévitch »),1979.
« La raison du plus fort » in Plutarque, Trois Traités pour les animaux, Paris, POL, 1992.
«Une communauté de destin» in Poésie, n° 81 «< Poétique de l'animal »), février 2000.
« Le loup, notre part de sauvage» in Terre Sauvage, n° 150, mai 2000.

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