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LE VIVANT ET L'ANIMAL

Entretien avec Elisabeth de Fontenay (Le Silence des bêtes. La philosophie à l'épreuve de l'animalité, Paris Fayard, 1998)

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..." Vous connaissez sans doute l'ouvrage de Herbert Marcuse, Éros et civilisation (28) où il évoque la possibilité d'une « nature pacifiée» ?

C'est un thème d'une profondeur inégalée dans la pensée marxiste, ce n'est pas Marcuse cependant, mais plutôt Adorno et Horkheimer qui en ont la paternité, et surtout Walter Benjamin. « La nature pacifiée» implique l'attente ou l'espérance d'une« rédemption» de tous les vivants. C'est une idée immensément généreuse mais qui pourrait légitimer la renonciation au travail et à la trans- formation du monde, ce qui va à l'encontre du processus cumulatif de la civilisation occidentale. La réconciliation avec la nature suppose un change- ment considérable de mentalités et de pratiques. Pour que cela ne soit pas la nostalgie d'un retour à un âge d'or ou à un état de nature, il faudrait qu'ait lieu une mutation de civilisation. Certains signes attesteraient qu'on en est tout près, d'autres que cela ne peut plus arriver. En tous cas c'est une idée messianique qu'il faut maintenir tout en sachant la préserver de toute révélation religieuse.

Les rapports à l'animal, à la nature, à l'environnement sont probablement les points d' horizon limites de toute politique. S'il n 'y a pas un changement radical de civilisation, il est certain que nous courrons droit dans le mur. C'est pour cela peut-être que l'animal est l'analyseur.

C'est ce que je veux dire quand je parle de l'animal comme figure de la déconstruction.

Vous évoquiez tout à l'heure les joies de la campagne. Peut-on dire que l'animal est l'analyseur d'un monde urbain de plus en plus totalitaire? La science-fiction a imaginé des villes « d'anticipation » où les animaux ont disparu au profit d'êtres mécaniques. Jusqu'où peut-on imaginer cette disparition de l'animal? Ne sommes-nous pas entrés dans une civilisation où il y aurait d'un côté les animaux sauvages que l'on parque et détruit et de l'autre les animaux domestiques que l'on exploite?

Peut-être allons-nous vers cela et je crois que c'est quelque chose de très grave qui arrive aux hommes dans la mesure où il est question de l'animal dans l'être de l'humain. Depuis le commencement de l'humanité, l'Homme se définit dans son rapport avec l'animal. Si nous n'avons plus d'autre rapport avec l'animal que de le massacrer pour en faire de la matière première ou une denrée et de le faire disparaître de notre vue, nous allons vers une civilisation machiniste et totalitaire, une sorte de Metropolis où l'effervescence de la vie et du vivant sera absente. Nous nous mécanisons nous-mêmes, c'est d'ailleurs ce que vous dites quand vous parlez du sport: tous ces phénomènes convergent. Le massacre d'animaux auquel on se livre aujourd'hui en Europe représente au fond la même chose que le Paris- Dakar ou la Coupe du Monde de Football. Tout cela me semble pou- voir être subsumé sous la même catégorie de productivisme qui nous condamne à une abstraction de plus en plus grande.

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(26) Voir Panoramiques, n° 31 «< Mon chien, c'est quelqu'un»), 4' trimestre 1997. (27) Dominique Lestel, L'Animalité. Essai sur le statut de l'humain, Paris, Hatier, 1996.

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