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L'intuition du vivant, Bergson et la création intellectuelle 

par Magali UHL, Docteur en sociologie, Université. Paris I Panthéon Sorbonne

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Intelligence et instinct (suite)

L'intelligence est, par essence, incapable de saisir le nouveau dans l'instantanéité de son jaillissement temporel, elle ne peut surprendre l'impulsion originelle qui fonde la connaissance du vivant. Expliquer la création et l'invention du point de vue de l'intelligence consiste donc toujours à réduire l'advenue de l'imprévisible et de l'inconnu à des éléments prévisibles et connus, en un mot, à résoudre la nouveauté par le recours à des antécédents anciens et familiers (30). 

Ainsi, du fait que l'intelligence n'admet pas plus« la nouveauté complète que le devenir radical» (31), elle s'éloigne irrémédiablement de la compréhension des sujets vivants. Car les sujets vivants inscrivent leur action et leur pensée dans le temps, dans cette durée entre « le passé de l'impulsion et le futur de l'attraction » (32), et l'intelligence, dans son inaptitude principielle à concevoir l'imprévisibilité du devenir, « laisse échapper un aspect essentiel de la vie, comme si elle n'était point faite pour penser un tel objet» (33). 

Elle ne peut en effet percevoir l'importance du temps dans la création de formes nouvelles du savoir (34) ni le caractère fondamentalement temporel de l'action humaine: « L'être vivant dure essentiellement; il dure, justement parce qu'il élabore sans cesse du nouveau et parce qu'il n'y a pas d'élaboration sans recherche, pas de recherche sans tâtonnement» (35). Le temps est alors cette hésitation créatrice qui échappe à l'intelligence et la pensée doit, pour saisir cette indétermination, se retourner sur elle-même, c'est-à-dire « invertir la direction normale de la connaissance» (36) afin de capter l'élan créateur, source de toute connaissance, déploiement de la durée.

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(30) On retrouve ici la problématique nietzschéenne selon laquelle le désir de connaître procède d'un besoin de se rassurer. Puisque la connaissance repose sur l'inclination du sujet à ramener ce qui est étrange ou étranger à quelque chose de connu, de familier, ne serait-ce pas alors« l'instinct de la crainte qui nous incite à connaître? La jubilation de celui qui acquiert une connaissance ne serait- elle pas la jubilation même du sentiment de sécurité recouvré?» (Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir. Livre V, § 355, Paris, Christian Bourgois, 1992, p. 359). On pourrait dire, pour paraphraser Nietzsche, que derrière les terminologies utilisées par la majorité des philosophes se cache, en fait, cette' volonté de ramener l'inconnu au connu au moyen d'un concept familier, donc exempt de toute crainte. « Quand dans les choses, sous les choses, derrière les choses, ils retrouvent ce qui, par malheur, ne nous est que trop connu, par exemple notre table de multiplication ou notre logique, ou encore notre vouloir et notre convoitise, comme ils sont heureux, aussi- tôt 1 » (ibid.)
(3]) Henri Bergson, L'Évolution créatrice, op. cit., p. 165. (32) Vladimir Jankélévitch, Henri Bergson, op. cit., p. ]34. (33) Henri Bergson, L'Évolution créatrice, op. cit., p. ]65. (34) Dans la perspective bergsonienne, la création est en effet envisagée dans la dimension du temps et de la durée alors que, par exemple, pour Jean-Marie Guyau c'est surtout à travers l'espace et la représentation qu'elle s'exprime. Voir Henri Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, PUF, 1997 ; Jean-Marie Guyau, La Genèse de l'idée de temps (1902), Paris, L'Harmattan, 1998.
(35) Henri Bergson, La Pensée et le mouvant. Essais et conférences, Paris, PUF, 1998, p. 101.
(36) lbid., P 103.

 

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