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L'intuition du vivant, Bergson et la création intellectuelle 

par Magali UHL, Docteur en sociologie, Université. Paris I Panthéon Sorbonne

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Intelligence et instinct (suite)

La vie est donc un processus créateur permanent porté par l'élan vital qui se déploie et se différencie dans une multiplicité de dimensions et de formes. Aussi les théories mécanistes et finalistes, dans leur souci de démontrer une évolution linéaire ou un progrès rectiligne, ne peuvent-elles rendre compte du devenir pluriel, éclaté, complexe et imprévu de l'évolution créatrice (14). Dans le même ordre d'idée, Max Scheler critique les conceptions évolutionnistes classiques qui conçoivent l'histoire de l'humanité comme une progression ascendante vers une apogée représentée par l'homme civilisé. Il s'agit pour lui au contraire de comprendre le développement indépendamment d'un schéma stratifié. Dès lors « seul l'art de comprendre les autres conceptions du monde, quelles que soient leur forme et leur structure, [pourra] faire disparaître peu à peu toutes les limitations et particularités spécifiques qui rétrécissent notre horizon, comme les œillères empêchent le cheval de voir ce qui se passe à sa droite et à sa gauche. Il se peut que les œillères aient une certaine utilité biologique : il n'en reste pas moins que celui qui aspire à connaître doit pouvoir, comme tel, soumettre ces œillères mêmes à sa connaissance et porter son effort de connaissance au-delà de l'horizon qu'elles limitent» (15). Comme Bergson, Scheler aspire par conséquent à une connaissance qui ne soit pas limitée par des attaches conceptuelles réductrices et il invite le chercheur à dépasser les préconceptions et prénotions mutilantes afin d'ouvrir le champ du savoir tant au « terrain vital» qu'au « terrain spirituel» (16). 

Scheler envisage même la« coopération cosmopolite» de toutes « les fractions non- interchangeables de 1 'humanité» qui, se complétant les unes les autres, seraient capables de « mettre en œuvre la force de connaissance totale de l'humanité, considérée comme une espèce indivisible dans le temps et dans l'espace» (17).
Qu'en est-il alors de la connaissance spécifique aux êtres vivants? Là aussi, la connaissance procède d'une opposition initiale: celle de l'instinct et de l'intelligence. « La force immanente à la vie en général, écrit Bergson, nous apparaît encore comme un principe limité, en lequel coexistent et se pénètrent réciproquement, au début, deux manières différentes, et même divergentes, de connaître» (18). La première forme de connaissance atteint, sans médiation aucune, les objets dans leur matérialité, elle est la connaissance naturelle des choses; la seconde a pour fonction de rapporter un objet à un autre, elle fabrique des instruments de compréhension, dénoue les problèmes que les objets posent afin de pouvoir tirer des conclusions conformes aux prémisses. Bref, la première forme de connaissance est de nature instinctive, «elle dit: voici ce qui est» et formule des « propositions catégoriques» ; la seconde est de nature intellectuelle, « elle dit: seulement que si les conditions sont telles, tel sera le conditionné», elle s'exprime « hypothétiquement» (19).

Mais ces deux formes de connaissance ne touchent pas les mêmes objets de la même manière: l'instinct promet une connaissance totale et pleine (intérieure) d'un seul objet; l'intelligence possède une connaissance partielle et vide (extérieure) d'une multiplicité d'objets. L'une comme l'autre se trouvent cloisonnées dans leurs propres limites: l'instinct est limité par « l'extension» de la connaissance; l'intelligence par sa « compréhension» (20). Cette opposition tend à s'accentuer davantage dans la mesure où l'intelligence, du fait de son caractère purement formel, ne s'attache guère à spéculer sur certaines questions pourtant essentielles; inversement, l'instinct, qui possède la capacité nécessaire pour résoudre ces questions, n'oriente pas ses investigations dans ce sens précis en vertu de son incapacité à établir des relations entre les objets. Dès lors la différence principale entre ces deux modes de connaissance peut se formuler ainsi: « Il y a des choses que l'intelligence seule est capable de chercher, mais que, par elle-même, elle ne trouvera jamais. Ces choses, l'instinct seul les trouverait; mais il ne les cherchera jamais» (21).

Ces deux formes d'incomplétude retentissent sur le caractère inachevé de la connaissance et mettent en évidence l'opposition foncière entre l'instinct et l'intelligence en tant que modes d'accès au monde de la vie (22). L'instinct est, par nature, plus proche de la vie mais il se trouve limité dans l'expression de ce lien originaire par son absence d'auto-réflexivité : « Il ne se sait pas connaissant » (23).

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(14) L'évolution créatrice de la vie à travers l'infinie diversité des êtres vivants a toujours suscité des interrogations ontologiques majeures auxquelles ni la zoologie, ni la biologie n'ont pu échapper, y compris lorsqu'elles entendent rester sur Je terrain des faits. V oir par exemple Edgar Morin, La Méthode. Tome 2 : La Vie de la Vie, Paris, Seuil, 1985. Voir également Pierre Teilhard de Chardin, Le Phénomène humain, Paris, France Loisirs, 1990, qui, fortement influencé par Bergson, a insisté sur la notion d'« Arbre de la vie »
en tant que multiplication et complexification de ses ramifications. Voir enfin François Jacob, La Logique du vivant. Une histoire de l'hérédité, Paris, Gallimard, 1999.
(15) Max Scheler, Nature et formes de la sympathie. Contribution à l'étude des lois de la vie affective, Paris, Payot, 1971, p. 50. (16) Ibid.
(17) Ibid, pp. 49-50.
(18, 19, 20) Bergson, L'évolution Créatrice p. 150 à 152
(22) On retrouve une problématique similaire dans la philosophie de Schopenhauer qui établit une scission entre la volonté et l'intellect dans l'ordre de la connaissance: « La volonté est l'élément primitif et par suite métaphysique, l'intellect l'élément secondaire et physique. Comme tel il est soumis, ainsi que tout objet physique, à la force d'inertie; il ne devient actif que grâce à l'impulsion de la volonté, qui le domine et le guide, qui l'encourage à faire effort, bref qui lui donne toute l'activité qu'il ne possède pas naturelle- ment» (Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, Paris, PUF, 1992, p. 912).
(23) Vladimir Jankélévitch, Henri Bergson, op. cit., p. 160.

 

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