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PHILO RECHERCHE - FAC
Agrégation interne de philosophie
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L'intuition
du vivant, Bergson
et la création intellectuelle
par
Magali UHL, Docteur en sociologie, Université. Paris I Panthéon Sorbonne
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Intelligence et instinct
La pensée bergsonienne (5) s'annonce de prime abord comme une critique du rationalisme
scientiste et du réductionnisme évolutionniste véhiculés par les théories mécanistes et finalistes (6). Les
premières comparent la vie humaine à
«
une
construction graduelle de la machine [par exemple l'œil] sous l'influence des circonstances extérieures, intervenant directement par une action sur les tissus ou indirectement par la
sélection, des mieux adaptés» ; les secondes considèrent que « les parties ont été assemblées sur un plan
pré - conçu, en vue d'un but ». Mais la vie « s'y prend tout autrement.
Elle ne procède pas par association et addition d'éléments mais
par
dissociation
et dédoublement» (7). On retrouve un écho de cette notion de dissociation dans la problématique
simmelienne du pont et de la porte où le sujet humain est avant tout scission de l'uniformité (8). La vie,
écrit Simmel, « doit compter avec le chaos, avec mille fractures, mille contingences impossibles à maîtriser et mille hostilités entre ses éléments» (9). De la même manière, dans la perspective de l'
évolution de la vie, il faut envisager une multiplicité de voies divergentes, une pluralité de formes de conscience qui n'aboutissent pas toutes à la ligne d'évolution de l'homme. Aussi, «le pur mécanisme serait donc réfutable, et la finalité [...] démontrable» dans la mesure où « la vie fabrique certains
appareils identiques, par des moyens dissemblables, sur des lignes d'évolution divergentes» (10).
La vie dans la perspective bergsonienne ne réa- lise donc pas un programme préétabli, elle ne suit pas non plus un développement rectiligne, elle procède toujours par divisions et différenciations, virtualisations et actualisations (11) qui définis- sent l'essence de l'élan vital: «L'essence d'une tendance vitale est de se développer en forme de gerbe, créant, par le seul fait de sa croissance, des
directions divergentes entre lesquelles se partagera cet élan. (12) La vie est ainsi originellement la continuation d'un unique élan qui s'est réparti selon des lignes d'évolution différentes comme autant de créations particulières d'où ont émergé de nouvelles voies, de nouvelles tendances. Cet élan commun à toutes les formes de vie permet de soutenir l'hypothèse selon laquelle la vie est avant tout mouvement, non pas en vue d'un but
particulier (finalisme), mais en vertu de sa« tendance à agir sur la matière brute» (13).
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(5) Voir, pour une analyse fine de la pensée bergsonienne, Maurice Merleau-Ponty,« Bergson se faisant,)
in
Signes, Paris, Gallimard,
1960.
Parmi les adversaires acharnés de Bergson on citera Georges Politzer, dont le pamphlet d'inspiration marxiste, Le Bergsonisme, une mystification philosophique, Paris, Éditions sociales, 1947, n'épargne au lecteur aucune formule polémique.
(6) Emmanuel Kant a lui aussi critiqué l'incohérence de la pensée mécaniste dans sa tentative pour comprendre l'action du vivant: « Dans une montre, écrit-il, un rouage ne peut en produire un autre, pas plus qu'une montre ne peut produire d'autres montres, en
uti- lisant (en organisant) pour cela d'autres matières; c'est aussi la raison pour laquelle elle ne remplace pas non plus d'elle-même les parties qui lui ont été enlevées, ni ne compense leur défaut dans la première formation en faisant intervenir les autres parties, ni ne se répare elle-même lorsqu'elle est déréglée: or, tout cela, nous pouvons l'attendre en revanche de la nature organisée. Un être organisé n'est donc pas une simple machine, car celle-ci dispose exclusivement d'une
force motrice; mais l'être organisé possède en soi une force formatrice qu'il communique aux matériaux qui n'en disposent pas (il les organise), force motrice qui se transmet donc et qui
n'est pas explicable par le simple pouvoir du mouvement (Je mécanisme»> (Emmanuel Kant,
Critique
de la faculté de juger, Paris,
Gallimard, 1989, pp. 337-338). Kant définit là, très exactement, l'essence de l'être vivant qui ne saurait jamais être réduit à une quel- conque forme de mécanisme comme se l'imaginent tous ceux qui cherchent à modéliser des <, robots vivants »...
(7) Henri Bergson, L'Évolution créatrice, Paris, PUF, 1969, pp. 89-90.
(8)« Le pont va montrer comment l'homme unifie la scission de l'être purement naturel, et la porte, au contraire, comment de cet être naturel il scinde l'uniformité continue»
(Georg Simmel, «Pont et porte» in La Tragédie de la culture et autres essais, Paris, Rivages, 1993,p.167).
(9) Georg Simmel, Philosophie de la modernité. Il : Esthétique et modernité. Conflit et modernité. Testament philosophique, Paris, Payot, 1990, p. 162.
(10) Henri Bergson, L'Évolution créatrice, op. cit., p. 55.
(11)« La vie se divise en plante et en animal; l'animal se divise en instinct et en intelligence; un instinct à son tour se divise en plu- sieurs directions, qui s'actualisent dans des espèces diverses; l'intelligence elle-même a ses modes ou ses actualisations particulières. Tout se passe comme si la Vie se confondait avec le mouvement même de la différenciation, dans des séries ramifiées» (Gilles Deleuze, Le Bergsonisme, Paris, PUF, 1997,
p. 96).
(12) Bergson, Les deux sources ... Paris PUF, p.113
(13) Henri Bergson, L'Évolution créatrice, op. cit., p. 97.
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