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- PHILO RECHERCHE - FAC

De l'intersubjectivité  et d'Internet.

  Pistes de réflexion, pour ceux qui aiment chercher, pour les philosophes internautes d'aujourd'hui et de demain, et pour ceux qui aiment faire des objections. Par Joseph Llapasset:

"Écrits et paroles, ou pour une intersubjectivité synchronique vivante".

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Affirmer que l'humanité est faite de plus de morts que de vivants semble assurer définitivement le privilège des écrits qui demeurent, sur les paroles qui finissent par disparaître puisque une seule "génération d'oubli" suffit à les mettre définitivement hors d'atteinte alors que les écrits peuvent toujours être retrouvés. C'est ainsi que nous devrions aux Phéniciens l'invention de l'alphabet consonantique qui produit une éclaircie dans l'héritage d'obscurité laissé par la civilisation mycénienne .

   La civilisation mycénienne peut se caractériser par le despotisme d'un roi entouré d'une aristocratie guerrière qui demande à la guerre, à la violence l'or et le prestige. Le secret de lois écrites grâce à des idéogrammes (linéaire B) est jalousement gardé par l'obscurité de ce que seuls les scribes peuvent comprendre grâce à une culture particulière, un privilège, apanage exclusif. Autant dire que la violence se justifie par la conservation de lois arbitraires qui ne peuvent, par essence, être diffusées ou discutées. Seule l'invasion a pu "répondre" à un tel monstre et la disparition des scribes et de leurs maîtres plonge la période qui suit dans l'obscurité puisque avec le linéaire B, devenu énigmatique pour presque tous, disparaît la possibilité même d'un témoignage qui nous parvienne. De toutes manières les témoignages du linéaire B représentaient plus les reflets de l'arbitraire royal que le fruit d'une discussion sur le bien commun ... On prenait, on répétait, on ne discutait pas, on pouvait penser que "selon". La disparition de la civilisation mycénienne marque l'échec d'une violence qui garde pour elle l'arbitraire de l'information et ne divulgue que le rituel de ce qu'il faut faire.

   Et n'allons pas objecter que la disparition de l'écriture n'est pas celle de la parole et que, en conséquence, l'intersubjectivité demeure possible, pouvant exister dans sa plénitude. Voire ... comment discuter si manque la forme qui permet à la loi d'échapper à la déperdition de l'information que produit nécessairement la multiplicité des répétitions. Nous savons trop les interpolations des copistes qui introduisaient dans le texte des éléments ne lui appartenant pas. Quant à la mémoire qui permettrait la transmission de la loi, sa "fidélité" très relative relève toujours, si elle est privée de l'écrit, d'un présent qui réinterprète sans cesse, ne serait-ce que par le ton mis par celui qui croit répéter fidèlement.

   Alors la lumière est bien venue des Phéniciens qui, dans un effort pour échanger, donner pour recevoir, échappent à la violence et inventent un alphabet accessible pour tous. De ce "fait", ce qui fonde l'exercice du pouvoir sera la loi: ce qui concerne les actions de tous va apparaître comme "la chose commune", que tous partagent, accessible à tous: qui veut s'adresser à tous doit justifier la loi aux yeux de tous et ce qui justifie la loi ne peut être que le bien commun, le bien de tous et donc de chacun. La loi d’abord est offerte à la parole comme proposition: un débat s'engage. Cela revient à dire que la loi ne peut plus être l'organe d'un désir arbitraire mais une proposition, une convention possible qui tiendra sa légitimité de l'accord de tous. Cette relativité sera mise en lumière par les voyages des sophistes qui relèvent la diversité des lois ce qui permet de tout dire puisque le pouvoir perd le monopole exclusif de la loi écrite et se voit imposer l'obéissance à la loi.
   La broussaille des discours, leur ruissellement fait alors naître, en réaction contre la multiplicité sophistique, la philosophie comme amour de la sagesse c'est à dire comme volonté de fonder un discours, de le relier à l'être: Socrate, ou l'essence personnifiée, réclame une filliation entre l'être et le discours, savoir ce que cela est, et cette exigence s'adresse à autrui dans la maïeutique.
"C'est toi qui le diras", semble exiger alors que l'interlocuteur soit non seulement guidé mais encore informé par celui qui ne sait rien! Comprenons que Socrate cherche l'accord, l'évidence, chez le disciple qui n'aura plus qu'à répondre: "oui". Quel paradoxe que la maïeutique qui prétend à l'intersubjectivité, à accoucher les esprits, dans des dialogues qui, lorsqu'ils abordent l'essentiel, sont si peu des dialogues qu'ils prennent la forme de l'écrit. Qu'est-ce qui est échangé entre Socrate et le jeune esclave, sinon le même de l'évidence et qui ne comprend que Socrate "donne" (souffle!) l'essentiel de la démonstration. Pourtant l’acquiescement n’est possible que par la pensée du disciple qui d’une certaine manière, dans un dialogue intérieur réinvente la démonstration: sans cet acte de la pensée, ce dire personnel, il ne comprendrait rien.

   Le paradoxe disparaît quand nous considérons que l'écrit sur lequel nous travaillons (Le Ménon) n'est pas de Socrate mais de Platon. Comment peut-on faire parler quelqu'un sans parler à sa place? Seule la citation d'un texte écrit le permettrait mais Socrate n'a pas voulu confier ses paroles à des écrits. Force est donc de convenir que la parole de Socrate est perdue. Ce mélange de deux penseurs défie les meilleurs critiques dans leur effort pour séparer et rendre à chacun ce qui lui revient. Non qu'il n'y ait de brillantes hypothèses, des intuitions qui se présentent comme divinatrices mais il manque les écrits qui pourraient départager, au sens propre, Socrate et Platon. C'est donc bien Socrate qui reste énigmatique parce que sa parole s’est évanouie. Peut-être ne reste-t-il de Platon que ce qu'il considérait comme définitivement aporétique et qui pouvait alors être livré, sans risque, à un destin de discussion que son essence lui prescrivait en quelque sorte.

   Faut-il donc voir, chez Platon, dans le refus de confier à l'écrit l'essentiel, l'ésotérique, la peur de livrer à l'échange d'un débat réel ce qui ne pourra plus être défendu par la magie du verbe de l'auteur? Ou alors, l'écriture des dialogues est-elle autre chose que la production d'un écrit qui cherche à échapper aux assauts de l'oral en intégrant un pseudo oral à la réalité de l'écrit?

   Quoiqu'il en soit, il faut admettre que, ou bien la parole finit par disparaître, ou bien la publicité que lui offre l'écrit permet la communication diachronique d'informations qui sont livrées à chaque lecteur non pour une répétition mais pour une reprise, sensée prolonger ou réfuter l'information.

   Que Bergson choisisse Plotin et Rousseau pour penser, que Merleau-Ponty s'enracine dans la notion de mystère apportée par Gabriel Marcel, cela ne surprend personne car c'est la coutume des philosophes d'avancer à partir de la tradition, la disparition des "auteurs sources" donnant les facilités évidentes d'un débat plus ou moins rondement mené avec un mort où tout simplement passé sous silence.

   Nul doute que ces grands auteurs contemporains ne protesteraient de la qualité des écrits sur lesquels ils ont travaillé: l'auteur a dit ce qu'il voulait dire, il les a terminés, finis, bien polis. D'ailleurs, Bergson n'a-t-il pas demandé à ses héritiers de ne rien publier des manuscrits inédits parce qu' ils n'avaient pas le "fini" d'une oeuvre et ne représentaient pas l'écrit définitif dont il aurait pu prendre la responsabilité. Mais, outre qu'un exemple n'est pas un argument, il faut admettre que c'est la réflexion sur ce qu'est une oeuvre écrite qui seule importe ici, pour confirmer ou infirmer ce jugement de "dialogue" avec un mort.

   Toute oeuvre écrite est le résultat d'une opération, tout le monde en conviendra. Si l'opérateur n'est pas un perroquet qui répète mais une "balance intérieure" qui se pro-duit, se fait réalité extérieure, alors il y a un mouvement qui présente deux formes: l'opération en acte et le résultat ou la trace. C'est bien entendu la parole devenue un objet qui dans l'oeuvre vaut pour autrui. Cet objet (c'est écrit, c'est écrit ...) se sépare de l'individu qui l'a produite. La parole laisse donc une trace qui ne relève plus désormais de celui qui a opéré. Le Phèdre de Platon soulignait déjà cette perdition: ce qui était mien devient une chose dans le monde, abandonnée à la merci de quelque chose d'autre parce qu'elle est séparée de l'opération en acte qui, seule, pouvait la défendre. L'objet abandonné, malgré tous les efforts de l'opération en acte pour le finir, perd le caractère d'être stable puisqu'il sera "saisi" différemment selon les lecteurs et qu'il ne pourra protester.

  Comme chaque fois qu'il veut donner à penser quelque chose d'essentiel et qu'il pressent que la dialectique échouerait, Platon a recourt au mythe. Dans le Phèdre (274b- 275b) c'est le mythe de Theuth qui introduit la distinction entre l'enseignement écrit et l'enseignement parlé. Theuth est présenté comme l'inventeur des lettres de l'écriture et Platon nous fait assister à un dialogue entre Theuth et Thamous, roi d'Egypte, un autre dieu (Ammon). Deux "semblables" échangent, discutent sur la valeur de l'écrit.
Que dit l'inventeur? Il présente ses inventions (dont les lettres) comme s'adressant à tous, comme un bénéfice, ce qui fera du bien. Il identifie l'oeuvre avec son intention créatrice.
   Au contraire, le roi Thamous distingue Theuth de ses inventions et l'interroge sur leur utilité, jugeant, à travers les réponses du dieu, l'oeuvre et non le dieu et se plaçant sur le plan de ce qui est vraiment utile ou de ce qui est inutile. Rythmée par les blâmes ou les louanges de Thamous la discussion se poursuit. Arrivé aux lettres de l'écriture Theuth détermine l'utilité de l'invention: la connaissance de l'écriture est un remède contre le défaut de mémoire et le manque de science.
Thamous, tout en relevant le génie inventif de Theuth, répond par une distinction qui revient à refuser le contenu de ce que Theuth vient d'affirmer. Autre est celui qui découvre, autre est celui qui peut apprécier les conséquences de la découverte, peser, comparer les dommages et l'utilité qui s'en suivront. Autrement dit ce sont les actions qui font l'histoire et non les intentions de l'auteur. Or, pour Thamous, Theuth parce qu'il est l'auteur ne peut juger des dommages de son oeuvre sans se méjuger lui-même. Seul le dialogue vivant permet à l'auteur de défendre ce qui peut être défendu. Comme tout bon auteur qui se respecte, Theuth agit en "père" soucieux de bien doter son enfant dans une sorte de générosité restreinte qui est aveuglement. Il y aurait donc un point aveugle de toute oeuvre que seul l'intercommunication, l'intersubjectivité vivante synchronique pourrait faire apparaître.

   Le discours de Thamous va alors mettre en lumière ce point aveugle: l'écrit fait disparaître la maïeutique, l'effort pour se ressouvenir, l'acte de compréhension: on croira que la connaissance est au dehors, dans les lettres, et on oubliera que la connaissance exige la réminiscence. Theuth a inventé un remède ou plutôt un poison, ce qui fera croire qu'on peut se passer de l'âme pour comprendre! Quant à la prétendue "science" des écrits elle n'est qu'illusion sans la compréhension qui seule peut la faire vivre: une abondance d'informations d'une tête bien pleine mais incapable de discuter, de penser. Si la discussion s'arrête après ce discours c'est que, pour Platon Theuth n'a rien à répondre. Phèdre semble avoir beau jeu de souligner et railler la "facilité" du recours au mythe qui permet de tout dire...
   Platon-Socrate rétorque en le rappelant à l'essentiel: l'important dans un discours c'est sa vérité et non l'auteur ou le lieu dans lequel il est prononcé. Par la voix de Thamous le dieu Ammon affirme la distance entre d'une part l'oeuvre et d'autre part l'acte qui la produit ou qui la comprend: l'oeuvre de Theuth n'est pas l'intention de Theuth car l'écrit, comme une peinture, ne répond pas si on l'interroge: il ne fait que répéter la même chose. L'écrit, comme le tableau veut se faire passer pour un être vivant mais il se tait et est donc bien à la merci de tous comme l'orphelin que son père ne peut défendre. L'écrit est un incapable à la lettre, à qui on peut tout faire: un cadavre, une trace.(275b-275e).

   Résumons la richesse de ce texte: l'oeuvre, séparée de l'auteur avec le point aveugle que seule une discussion vivante révèlerait; la naïveté de ceux qui se confient à l'écrit sans paroles à des simulacres; l'incontournable maïeutique.

   Le primat de la parole sur l'écriture est-il un préjugé? Le soutenir n'est-ce pas s'interdire de jamais comprendre l'origine du sens l'origine, l'origine de la vérité? Comment nier la proximité de la voix à elle-même, cette possibilité de toujours se reprendre, de nuancer, qui est notre vécu quotidien? Comment nier que le sens soit d'abord une intention, une parole intérieure sans laquelle l'écrit n'aurait plus sa raison d'être. Le livre, dans le mouvement de l'écriture n'est pas une juxtaposition d'idées, mais le fruit d'un jaillissement, d'une orientation, d'un flux de paroles.
   Le Théétète est un dialogue écrit et donc lu. Platon montre comment doit s'écrire le dialogue: en mêlant à l'écrit la dimension vivante qui l'animait pour lui donner le mouvement de la parole créatrice. L'intérêt du prologue qui porte sur l'écriture c'est qu'il nous donne la conception même de Platon: l'écriture se déploie selon un rythme ternaire. Tout d'abord une rédaction rapide, des notes. Puis, "à loisir", une rédaction écrite composée. Enfin une sorte de va et vient entre "l'interrogation" de Socrate et le texte à corriger.

   L'écrit est donc - source d'un dialogue avec Socrate, d'un dialogue avec soi-même et de l'interrogation de Socrate pour éprouver la fidélité de la mémoire. Écrire en dialoguant c'est affirmer la prééminence de la parole (143a), restituer la parole en continuant de parler. Au contraire de Protagoras qui affirmera: "ce qui est vrai c'est ce que j'ai écrit" (166d), mettant ainsi la vérité dans un passé figé, Platon veut montrer qu'il est possible d'écrire autrement: l'écriture est une pratique qui exige de faire le bon usage du logos qui doit sans cesse circuler, aller à travers pour vivifier l'oeuvre. L'écrit n'est pas une chose mais un acte: or un acte ne peut être qu'incarné. C'est donc la pratique qui est le véritable savoir, pratique de la maïeutique (148-149) par l'homme du temps libre, libéré de l'urgence, qui parle dans la "paix" et "à loisir" parce que chaque propos nouveau lui donne plus de satisfaction que l'ancien. Ceux qui dialoguent ainsi cherchent à atteindre le réel. Un écrit vivant sera donc un écrit sans cesse réécrit grâce à ce logos que l'échange fait circuler en lui. Écrire autrement c'est bien écrire en dialoguant dans un mouvement dialectique par lequel le sens est toujours à venir comme si tout savoir impliquait la mort, la disparition, comme si la dialectique de l'écrit et de l'oral revenait à apprendre sans jamais pouvoir se dire savant au contraire de Protagoras: ainsi s'ouvre la porte de PHILAGORA, vers un écrit vivant.

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