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Michel HENRY  Non, il n'y a pas de mort!  

 Si phénoménologiquement le corps est la source de toute esthétique, peut-on dire que la temporalité du corps, c'est à dire l'horizon d'attente du vieillissement et donc de la finitude de la mort, serait le référent ultime de tout art?

Avec l'autorisation pretent.jpg (6605 octets) de Prétentaine 
Illustration de Jean-Paul Goude

Site Philagora, tous droits réservé

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En dernière instance, toute ontologie esthétique n'est-elle pas une ontologie du temps? 

"Ma réponse, là, est très précise, elle est négative. Pourquoi? Le temps phénoménologique, le temps qu'ont étudié Husserl et Heidegger, est encore un temps ek-statique, c'est à dire un temps éclaté. L'horizon, ce trou de lumière qui est le monde, est un horizon plus lointain. C'est un horizon irréel, tridimensionnel, c'est à dire constitué par ce que Heidegger appelle trois ek-stases et qui sont celles du futur, du présent et du passé. Dans cet horizon ek-statique les choses coulent du futur au présent et au passé. Heidegger le dit littéralement: la présence se présentifie à partir de trois ek-stases qui font que les choses sont là dans le venue au présent, à partir de l'horizon du futur et dans leur glissement au passé. Cet horizon du futur, pour l'homme, est borné par la mort. Et c'est ce qui vous a amené à dire ce que vous avez dit."
Michel HENRY vient de présenter, dans un raccourci, la pensée de Heidegger: voir venir, voir passer. Il va maintenant se situer par rapport à cette pensée et présenter le dépassement qu'il opère. (note de Joseph)

"Or, tout cela ne concerne que la phénoménalité ek-statique. La temporalité de la vie, elle, est totalement différente. Et par conséquent, vous ne pouvez plus dire ce que vous avez dit car la temporalité de la vie n'est pas ek-statique. Bien sûr, la vie se projette sans cesse vers son avenir et vers son passé, mais c'est la vie au monde, qui se représente dans le monde, qui se jette dans le monde. La vie en elle-même toutefois, à l'endroit où elle touche à elle-même, n'est pas dans le temps ek-statique. Le vivant, c'est quelque chose qui touche à soi, sans l'écart d'aucune distance, sans différer de soi d'aucune façon, qui s'éprouve soi-même en un sens radical. Notre moi vivant, notre Soi transcendantal ne se coupe jamais de soi. Et donc, il faut penser une temporalité pathétique, c'est à dire une temporalité où ce qui se transforme ne se sépare pas de soi. C'est ce que j'ai essayé de faire. Il faut décrire une temporalité sans intentionnalité, un simple devenir affectif. La vie ne cesse d'être éprouvée, même si les modalités de cette épreuve ne cessent de changer."
Mais là on tombe sur la butée de la mort?

"Non, il n'y a pas de mort, justement. Il n'y a pas de mort, ou alors il faut en parler tout autrement, il faut travailler avec une philosophie radicalement différente. Parce que la butée de la mort, c'est la butée de la mort devant moi dans le monde. Il faut que je pense le monde pour que je pense la mort. Je me dis: je suis âgé, dans six mois peut-être, ou plus tard, je serai mort. Mais on raisonne alors dans l'ek-stase. Or, là où il y a la vie, dans son essence intérieure il n'y a plus d'ek-stase, ni passé ni futur. C'est très difficile à comprendre, mais certains auteurs en ont eu l'intuition. Par exemple, Maître Eckhart quand il dit: <Ce qui s'est passé hier est aussi loin de moi que ce s'est passé il y a quinze mille ans>. Cela montre qu'il n'y a pas de rapport entre le moi et le temps ek-statique, il n'y a pas de mesure de l'écart..."

Michel HENRY le 6 Juin 1996 - propos recueillis par Magali UHLet Jean-Marie BROHM- Revue Prétentaine Esthétiques N°6- Université Paul Valéry, route de Mende, BP 5043 - 34032 Montpellier cedex.1

 

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