Kandinsky
a donné une démonstration saisissante de la réalité subjective
de tout élément objectif à propos du mouvement. La puissance
mystérieuse et magique de la subjectivité abyssale de l'Être se
donne à sentir en nous dès qu'elle n'est plus recouverte et
dissimulée par l'écheveau des relations objectives et pratiques
qui composent le monde de la banalité quotidienne. Un mouvement
simple, le plus simple qu'on puisse imaginer, et dont le but n'est
pas connu, agit déjà par lui-même, il prend une importance mystérieuse,
solennelle. Cette action dure aussi longtemps que l'on reste dans
l'ignorance du but extérieur et pratique de ce mouvement. Il agit
alors à la manière d'un son pur. N'importe quel travail simple,
exécuté en commun (comme les préparatifs du levage d'un poids
lourd) prend, si l prend, si l'on n'en connaît pas la raison, une
importance singulière et mystérieuse, dramatique, saisissante.
Involontairement on s'arrête, frappé comme par une vision, la
vision d'existences appartenant à un autre plan.
Cette vision magique d'un autre monde qui n'est plus le monde
mais comme son envers et sa face cachée, qui demeure toujours en
deçà du spectacle et ne se montre jamais en lui c'est précisément
la vision à laquelle prétend l'art, ce qu'il nous donne à
contempler ou plutôt, nous l'avons indiqué, à ressentir en nous
comme cette réalité originelle qui est à la fois celle du
cosmos et la nôtre.
La longue et
minutieuse analyse des couleurs, qui occupe une bonne partie des
écrits théoriques, a le même but que celle de la forme (à
laquelle d'ailleurs la couleur elle-même appartient), celui de
montrer que tout élément objectif et notamment la couleur noématique,
ayant sa réalité originelle et son lieu de vibration (son
auto-affection faisant d'elle une impression) dans la subjectivité,
c dans la subjectivité, c'est en fonction de celle-ci, de sa résonance
propre, que chaque couleur doit être choisie, c'est sa nécessité
intérieure qui constitue la seule motivation possible de son
intervention dans une peinture. Dans la Conférence de Cologne,
Kandinsky raconte un souvenir significatif de ses années
d'apprentissage: Souvent, dit-il, une tache d'un bleu limpide et
d'une puissante résonance aperçue dans l'ombre d'un fourré me
subjuguait si fort que je peignais tout un paysage uniquement pour
fixer cette tache. C'est l'intensité avec laquelle il éprouve le
retentissement subjectif de chaque couleur mais aussi de chaque
forme qui conduisit Kandinsky à abandonner peu à peu le support
objectif et ainsi l'idée même d'une peinture figurative, de
façon à laisser le champ libre à la puissance de la couleur et
de la forme abstraite pure, c'est-à-dire à la subjectivité de
la vie.
Si
tel est le but de l'art arracher le contenu intérieur et
abstrait des tonalités subjectives, à leur dissolution dans la
perception objectiviste, les isoler au contraire, les abstraire
pour les rendre à la puissance de leur retentissement originel
est un problème, dans la mesure où ces résonances intérieures
ne sont précisément jamais isolées pas plus d'ailleurs que les
éléments objectifs formes et couleurs noématiques qui
vont leur correspondre dans le tableau. C'est donc seulement sur
un plan théorique qu'on peut considérer à part chaque élément
aussi bien dans l'extériorité de sa forme graphique ou picturale
que dans l'intériorité de sa force subjective. Dans le contexte
concret de l'œuvre au contraire cet isolement de l'élément
n'existe plus, sa tonalité particulière n'est donc plus
saisissable directement. Il convient alors, pour l'éprouver en
elle-même, de modifier sa position, de faire jouer son entourage.
Ainsi, lorsque pour suivre toujours Kandinsky, on considère un
point situé au centre du Plan Originel (c'est-à-dire de la
feuille de papier, de la toile), c'est seulement en déplaçant ce
point vers l'un des côtés du Plan que l'on parviendra à
percevoir et sa résonance propre et la résonance latente et mystérieuse
du Plan Originel lui-même, l'une et l'autre jusque-là confondues
et, celle du Plan notamment, méconnues.
Les difficultés
relatives à la saisie de la tonalité subjective des éléments
isolés ne constituent rien d'autre, toutefois, que les principes
mêmes de la composition kandinskienne. Il suffit de multiplier
les éléments et leurs relations possibles pour ouvrir le champ
infini de l'invention plastique abstraite. Ces éléments sont au
nombre de trois : la forme, la couleur, l'objet
(à quoi on pourrait ajouter le Plan). Puisque chacun de ces éléments
exerce, en raison de sa valeur subjective, une action sur nous, il
importe que l'artiste, se substituant proprement à la Nature,
mette en œuvre consciemment ces trois facteurs et combine leurs
effets, c'est-à-dire l'ensemble des tonalités affectives qu'ils
suscitent en nous, pour construire l'œuvre conforme à la Nécessité
Intérieure, à ce qu'on pourrait appeler la composition
originelle en nous de ces diverses tonalités, composition qui est
à la fois la cause et le résultat de la composition plastique :
un état de la Force et du pathos de la Vie en nous. En partant de
cet état, c'est-à-dire des tonalités subjectives des éléments
objectifs, l'artiste abstrait dispose ceux-ci selon des principes,
des critères, des directions qui ne sont rien d'autre, en fin de
compte, que les pulsions les plus profondes de son Âme et de son
Désir.
La
signification de l'œuvre d'art, c'est d'exprimer cette Âme qui
est donc, en même temps que celle de chacun, l'âme de l'univers,
s'il est vrai qu'à chaque élément de ce dernier, à chaque détermination
objective correspond une détermination pathétique, en sorte que
le monde est la totalité de ces tonalités subjectives par
lesquelles il existe réellement en nous. Comme le dit Kandinsky:
Le monde est rempli de résonances. Il constitue un cosmos d'êtres
exerçant une action spirituelle. La
matière morte est un esprit vivant .
Que
ce soit là la signification universelle de l'œuvre d'art, et pas
seulement celle de la peinture abstraite, cela résulte de ce que
celle-ci n'a été prise qu'à titre d'exemple, que la théorie de
la peinture abstraite que nous avons esquissée avec l'aide de
Kandinsky est en réalité une théorie de toute peinture
possible. Si l'on considère un tableau classique représentant
une scène religieuse comme une adoration des mages, une déposition,
etc., on voit bien que les formes (par exemple l'angle sous lequel
sont présentés les personnages) et les couleurs (par exemple des
vêtements) n et les couleurs (par exemple des vêtements) n'ont
aucun modèle objectif et sont choisies uniquement en fonction de
leur pouvoir expressif, c'est-à-dire de la tonalité subjective
à laquelle chacune de ces formes ou de ces couleurs est liée par
principe. Ainsi la peinture classique n'est-elle figurative qu'en
apparence. Une peinture réellement figurative, c'est-à-dire dont
le principe de construction serait la reproduction pure et simple
d'éléments extérieurs, avec leur résonance intérieure
ordinaire c'est-à-dire extrêmement faible comme cela est
arrivé à certaines époques ou dans certaines écoles,
s'effondrerait dans l'insignifiance.
Une dernière
remarque pour souligner le dynamisme et le caractère bienfaisant
de l'art et nous rappeler aussi, malheureusement, comment les
sociétés qui, comme la nôtre, se coupent de lui et de la
culture en général, se trouvent menacées de ruine, de cette dégénérescence
qu'on appelle la barbarie. L'art en effet n'a pas pour but
d'exprimer un état subjectif entendu comme un état de fait, un
état de chose, et c'est en ce sens que Kandinsky a pu dire: Je ne
peins pas des états d'âme. L'art peint la vie, c'est-à-dire une
puissance d'accroissement, car la vie en tant que subjectivité,
c'est-à-dire en tant que s'éprouver soi-même, est justement le
pouvoir de parvenir en soi et ainsi de s'accroître de soi à
chaque instant. C'est la raison pour laquelle chaque œil veut
voir davantage et chaque force se gonfler d'elle-même, devenir
plus efficiente et plus forte. L'art est la tentative sans cesse
reprise de porter chacun des pouvoirs de la vie à son plus haut
degré d'intensité et ainsi de plaisir, il est la réponse donnée
par la vie à son essence la plus intime et au vouloir qui
l'habite à son désir de surpassement.