Le
caractère musical de ces métaphores ne doit pas nous égarer.
Elles désignent purement et simplement la subjectivité absolue
dont toute impression est originairement une modalité, laquelle
sert chaque fois de fondement à sa constitution objective à
son apparence noématique. Preuve en est le fait que ces termes
sont habituellement associés à celui d'intériorité qui
qualifie toujours chez Kandinsky le contenu originel et abstrait
de l'art, à savoir précisément la vie. Et en effet il est
toujours question de son intérieur, de sonorité intérieure, de
résonance intérieure ou encore de tension vivante intrinsèque,
tous éléments radicalement subjectifs qui composent ensemble,
hors du monde, dans l'invisible de notre Nuit, à la fois le
principe de notre être et celui de l'art. Il se trouve seulement
que Kandinsky a décelé dans la musique ce dessein et cette
capacité de reproduire immédiatement les déterminations cachées
de l'Âme, reconnaissant ainsi en elle, dans son indifférence à
toute réalité objective l'art le plus immatériel
et il a assigné à la peinture le même but, celui de dire non
plus le monde mais, comme la musique, le fond de l'Être et de la
Vie. C'est en concevant sa tâche à l'image de ce qui a déjà été
réalisé par la musique, et non pas du tout comme celle
d'exprimer la musique (ce sera au contraire le propos d'un artiste
comme Auguste von Briesen), que la peinture va
conquérir sa signification métaphysique et proprement salvatrice
pour la culture moderne et, pour cela, se faire à son tour,
consciemment et délibérément, abstraite. ), que la peinture va
conquérir sa signification métaphysique et proprement salvatrice
pour la culture moderne et, pour cela, se faire à son tour,
consciemment et délibérément, abstraite.
Si
ce que nous venons de dire est vrai, alors nous comprenons la
distinction cruciale établie par Kandinsky entre deux
significations essentiellement différentes du concept d'élément
pictural et par là il faut entendre les couleurs et les
formes dont est faite toute peinture. D'une part, chacun de ces éléments,
pris dans son immédiateté apparente, se présente comme un
contenu objectif: ce point que nous voyons, cette ligne avec ses
diverses variations possibles droite, courbe, brisée, etc.
ces couleurs avec leurs dégradés et leurs nuances à l'infini.
D'autre part cependant, l'analyse de ces éléments laisse apparaître
ce fait déterminant que chacun d'eux, chaque sorte de point ou de
ligne, chaque couleur, est lié à une impression subjective qui
lui est propre et que Kandinsky appelle justement sa sonorité intérieure,
sa valeur intérieure, sa sonorité profonde bref son contenu
intérieur ou abstrait. Cette référence principielle de tout élément
objectif à une détermination subjective spécifique nous met en
présence à la fois des moyens et des buts de l'art, elle éclaire
d'une façon saisissante ce que nous appelons le site de l'œuvre
d'art en même temps que sa signification dernière.
L'art,
pour le dire une première fois très rapidement, n'a d'autre but,
d'autre signification que d'exprimer ces déterminations
subjectives qui constituent le fond de notre être et peut-être
de l'être lui-même, l'âme des choses et de l'univers s'il
est vrai que toute entité, toute apparence objective a sa résonance
intérieure et repose initialement en elle. C'est parce que cette
dimension subjective de l'Être est identiquement l'essence de
l'univers et le contenu abstrait, c'est-à-dire absolument réel,
que l'art veut exprimer, que Kandinsky a pu parler à propos de
celui-ci de profondeur cosmique et dire encore que la genèse
d'une œuvre d'art est de caractère cosmique.
Peindre
ce n'est donc nullement représenter naïvement un objet extérieur
en se guidant sur lui comme sur une donnée préalable et visible,
sur des propriétés qui lui appartiendraient véritablement et
qui seraient lisibles sur lui: sa forme, sa couleur noématiques.
C'est faire retour bien plutôt à cette réalité invisible qui
est indissolublement celle du monde et de l'homme lui-même :
c'est elle, en vérité, que l'art s'est assigné pour mission de
représenter. Peindre dès lors, ce n'est plus se guider sur
quelque modèle extérieur dont l'imitation d'ailleurs resterait
privée de sens (puisque le modèle est toujours supérieur à sa
copie), c'est choisir et le plus souvent inventer des éléments
objectifs dont seul compte l'équivalent subjectif, dont la
résonance intérieure est justement la même que celle
qu'on veut exprimer ; c'est construire, à l'aide de ces
minima représentatifs que sont points, lignes, surfaces et autres
éléments faussement appelés géométriques, à l'aide des
couleurs aussi, une composition dont la vibration intérieure est
le sentiment qui constitue son archétype en même temps que sa
finalité exclusive. Mais si le contenu de l'art, son contenu
abstrait, cosmique, nous devient intelligible, c'est la manière
d'exprimer ce contenu, c'est la nature de cette expression qui
reste à préciser. Nous savons ce que nous voulons, dit Kandinsky
dans la Conférence de Cologne, bien plus souvent que nous ne découvrons
comment le réaliser.
À
cette question des moyens de l'art en l'occurrence de la
peinture nous sommes cependant en mesure de fournir une réponse
assurée. Si chaque élément objectif forme, couleur, considérées
sous leur aspect extérieur s'accompagne d'une détermination
subjective spécifique qui lui sert de support, ne convient-il pas
de mettre en évidence ces tonalités définies qui marquent le
retentissement en nous de chaque type d'objet, la manière
incontournable et précise que nous avons de le vivre ? Et
cette tâche elle-même est double. Il s'agit d'abord de faire
apparaître ou plutôt éprouver cette tonalité intérieure dont
l'activité quotidienne, engluée dans sa finalité exclusivement
pratique, nous a fait perdre conscience. Il s'agit d'autre part,
ces tonalités intérieures ayant été rendues à nouveau A sensibles,
d'en dresser en quelque sorte l'inventaire tout en dégageant les
lois de leurs combinaisons possibles. Les écrits théoriques de
Kandinsky consistent justement dans l'étude systématique des
tonalités subjectives en lesquelles couleurs et formes se donnent
à nous, dans la reconnaissance de leurs relations, subjectives
comme elles et qui constituent le fondement de toute œuvre d'art
concevable œuvre que Kandinsky appelle de façon
significative une composition.
La mise en évidence de la tonalité subjective qui
accompagne chaque élément objectif a donné lieu chez Kandinsky
à des analyses admirables. Si l'on considère par exemple une
lettre on voit qu'elle se propose comme une forme globale,
laquelle a, en tant que telle, une sonorité propre, gaie ou
triste. Elle comprend d'autre part différentes lignes orientées
qui produisent à leur tour telle ou telle impression subjective.
L'ensemble de ces impressions ou sonorités définit la vie intérieure
de la lettre. Il s'ensuit que toute lettre produit un double
effet: elle agit d'une part en tant que signe ayant une finalité
propre et sert à cet égard à former des mots eux-mêmes
porteurs d'une signification définie : c'est la finalité
pratique, utilitaire, de la lettre, ce que Kandinsky nomme son
effet extérieur. Or, il est possible de considérer la lettre en
oubliant cet effet extérieur, cette fonction de signe. On s'aperçoit
alors que la lettre est liée, de par sa forme pure, à un effet
intérieur qui constitue sa signification proprement
picturale et qui peut jouer d'une manière totalement indépendante
de sa fonction utilitaire. Bien plus, c'est lorsque cette fonction
utilitaire est perdue de vue que l'effet intérieur qui résulte
de la seule forme de la lettre est ressenti dans toute sa
force.
Or, ce que nous venons de dire d'une simple lettre
est vrai de tout élément extérieur quel qu'il soit. Une ligne
par exemple sert dans la vie ordinaire à délimiter un objet et
ainsi à le désigner. Mais si dans un tableau on l'affranchit de
cette obligation de figurer un objet particulier, si elle ne représente
plus aucune chose repérable, alors devient perceptible sa résonance
purement intérieure, celle-ci reçoit, dit Kandinsky, sa pleine
force intérieure. Pleine parce que cette résonance n'est
plus affaiblie ou masquée par la signification utilitaire qui
l'efface aussi longtemps qu'elle fonctionne comme le signe ou la
représentation d'un objet. Force parce que, aperçue en
elle-même et pour elle-même, une ligne manifeste en chacun de
ses angles, de ses inflexions, de ses courbures, par chacun de ses
changements de direction, l'effet sur elle d'une force qui, n'étant
plus celle d'aucun processus objectif (lequel a disparu), n'existe
plus en effet qu'en nous, en notre corps subjectif où toute force
réelle a son siège effectif force que, pour cette raison,
Kandinsky qualifie enfin d'intérieure.