|
°
Rubrique philo-fac http://www.philagora.net/philo-fac/
-
PHILO RECHERCHE - FAC
Michel
HENRY
Conversation
Art
et phénoménologie de la vie
page
1 - page 2 - page 3 - page 4 - page 5
Avec
l'autorisation de Prétentaine
Site
Philagora, tous
droits réservé
_________________________________
Il en va de même
avec la voix. Chez Maine de Biran, il y a une activité de «phonation»
comme il y a la vision, il s’agit d’un pouvoir situé dans
le corps même. Il y a une respiration subjective. Dans cette
activité de phonation, qui est du même ordre que l’activité
de prendre, c’est un pouvoir subjectif que je déploie.
Ensuite je me le représente. Lorsque je pousse un cri ou
prononce certaines paroles il se produit un phénomène de
redoublement en ce sens que j’entends moi-même ce cri ou ces
paroles. Pour Maine de Biran je ne peux savoir que j’entends
le cri que j’ai formé que parce que je suis d’abord le
pouvoir qui profère le son. C’est pourquoi l’ouïe n’est
en effet qu’un redoublement. Il y a comme un circuit qui fait
que j’entends le son que j’ai proféré. Il y a un épanchement
sonore, un son que j’entends, mais pour savoir que c’est moi
qui parle et pas vous, il faut qu’il y ait en moi ce savoir
primordial, dynamique et pathétique de la phonation, pouvoir
avec lequel je coïncide. C’est parce que je sais, là où je
forme le son, que c’est moi qui le forme, qu’il y a une ipséité
dans ce pouvoir, que je peux dire: «C’est moi qui ai dit
cela, et pas vous».
Oui,
absolument. La théorie de la peinture de Kandinsky vaut pour
tous les arts, c’est ce qui fait que les arts peuvent
communiquer entre eux et qu’il peut y avoir un art global, ce
qu’il appelle un «art monumental», c’est-à-dire un art
qui ne serait plus seulement la peinture, la sculpture, la danse
ou la décoration. Dans l’opéra, par exemple, nous sommes en
présence d’un art où interviennent le chant, les couleurs,
les décors, les mouvements des personnages, etc. Les éléments
de chacun de ces arts semblent différents : la voix pour
la chanteuse, la couleur pour les costumes ou les décors, le
mouvement pour les déplacements des personnages, le texte pour
le livret. Mais ces arts différents dont les éléments
semblent différents peuvent dire la même chose parce que leur
contenu subjectif est le même. Il y a un commun dénominateur
qui est la réalité subjective de l’élément de chaque art.
Objectivement, chaque élément est différent, mais
subjectivement il est le même. On peut faire concourir des arts
différents à un même effet, leur faire exprimer un même
pathos. Il y a donc une espèce d’unité subjective,
absolument fantastique, des éléments objectifs.
Si phénoménologiquement
le corps est la source de toute esthétique, peut-on dire que la
temporalité du corps, c’est-à-dire l’horizon d’attente
du vieillissement et donc de la finitude et de la mort, serait
le référent ultime de tout art? En dernière instance, toute
ontologie esthétique n’est-elle pas une ontologie du temps?
Ma
réponse, là, est très précise, elle est négative. Pourquoi?
Le temps phénoménologique, le temps qu’ont étudié Husserl
et Heidegger, est encore un temps ek-statique, c’est-à-dire
un temps éclaté. L’horizon, ce trou de lumière qui est le
monde, est un horizon du lointain. C’est un horizon irréel,
tridimensionnel, c’est-à-dire constitué par ce que Heidegger
appelle trois ek-stases et qui sont celles du futur, du présent
et du passé. Dans cet horizon ek-statique les choses coulent du
futur au présent et au passé. Heidegger le dit littéralement :
la présence se présentifie à partir de trois ek-stases qui
font que les choses sont là dans leur venue au présent, à
partir de l’horizon du futur et dans leur glissement au passé.
Cet horizon du futur, pour l’homme, est borné par la mort. Et
c’est ce qui vous a amené à dire ce que vous avez dit. Or,
tout cela ne concerne que la phénoménalité ek-statique. La
temporalité de la vie, elle, est totalement différente. Et par
conséquent, vous ne pouvez plus dire ce que vous avez dit car
la temporalité de la vie n’est pas ek-statique. Bien sûr, la
vie se projette sans cesse vers son avenir et vers son passé,
mais c’est la vie au monde, qui se représente dans le monde,
qui se jette dans le monde. La vie en elle-même toutefois, à
l’endroit où elle touche à elle-même, n’est pas dans le
temps ek-statique. Le vivant, c’est quelque chose qui touche
à soi, sans l’écart d’aucune distance, sans différer de
soi d’aucune façon, qui s’éprouve soi-même en un sens
radical. Notre moi vivant, notre Soi transcendantal ne se coupe
jamais de soi. Et donc, il faut penser une temporalité pathétique,
c’est-à-dire une temporalité où ce qui se transforme ne se
sépare pas de soi. C’est ce que j’ai essayé de faire. Il
faut décrire une temporalité sans intentionnalité, un simple
devenir affectif. La vie ne cesse d’être éprouvée, même si
les modalités de cette épreuve ne cessent de changer.
Mais
là on tombe sur la butée de la mort ?
Non,
il n’y a pas de mort, justement. Il n’y a pas de mort, ou
alors il faut en parler tout autrement, il faut travailler avec
une philosophie radicalement différente. Parce que la butée de
la mort, c’est la butée de la mort devant moi dans le monde.
Il faut que je pense le monde pour que je pense la mort. Je me
dis : je suis âgé, dans six mois peut-être, ou plus
tard, je serai mort. Mais on raisonne alors dans l’ek-stase.
Or, là où il y a la vie, dans son essence intérieure, il
n’y a plus d’ek-stase, ni passé ni futur. C’est très
difficile à comprendre, mais certains auteurs en ont eu
l’intuition. Par exemple, Maître Eckhart quand il dit :
« Ce qui s’est passé hier est aussi loin de moi que ce
qui s’est passé il y a quinze mille ans ». Cela montre
qu’il n’y a pas de rapport entre le moi et le temps, le
temps ek-statique, il n’y a pas de mesure de l’écart...
Pour
Husserl, l’intentionnalité imageante part d’un support matériel
et en prenant appui sur lui elle constitue un univers de
significations vécues : mais on ne voit pas les
constituants matériels de ce tableau, on voit l’immensité de
la mer à Venise par exemple. De même, à partir de signes matériels,
on voit l’espace. Chez les primitifs flamands il y a de grands
personnages, la Vierge et l’Enfant, et puis une fenêtre qui
ouvre sur un paysage infini. C’est dire qu’à partir d’éléments
réels qui sont la matérialité de la peinture cette
intentionnalité imageante, guidée par ces signes qu’elle perçoit,
institue l’œuvre d’art. C’est pour cela que l’œuvre
d’art est imaginaire. L’espace n’est pas dans le tableau
puisque le tableau est plat et que dans un tableau classique
vous avez un immense espace. Dans une peinture normale à trois
dimensions, l’espace est fictif: à partir d’une œuvre
plate, on croit percevoir une profondeur. Mais la profondeur est
purement imaginaire, il n’y a pas de profondeur sur le tableau
réel. De même, le volume d’un personnage est un leurre. Et
ce leurre est créé par l’imagination esthétique puisqu’il
n’y a pas perception mais imagination de l’espace. à
travers un tableau se creuse un lointain à l’infini. C’est
cela l’imaginaire, cette profondeur de la représentation
picturale alors que son support matériel est plat.
Pour
Husserl l’imaginaire suppose l’intentionnalité imageante
qu’on appelle l’imagination, mais cette imagination est une
conscience imageante, elle doit se connaître elle-même en tant
qu’imagination. Si l’imagination ne se vivait pas comme
imagination, il n’y aurait pas d’imaginaire. Donc
l’imagination, avant de projeter l’image qu’elle imagine,
s’auto-affecte. L’acte d’imagination est un acte vivant,
il se rapporte à lui-même en tant qu’acte en s’éprouvant
immédiatement, mais pas du tout comme il se rapporte à
l’image. Il se rapporte extérieurement, ek-statiquement, à
l’image et il se rapporte pathétiquement à lui-même:
c’est ce rapport pathétique primordial que les phénoménologues
occultent le plus souvent.
Et
l’imaginaire ?Tout ce qui procède du corps serait donc
à l’origine de l’art?Vous venez d’évoquer le
mouvement, l’effort, la forme pure du mouvement. Que dire de
la danse et de la voix?
Kandinsky a montré
que la danse n’avait pas à être mimétique. La danse
n’est pas figurative, elle ne représente rien, elle a
affaire aux mouvements mêmes du corps, à ses potentialités.
Ce qu’elle va exprimer ce sont les capacités motrices du
corps, les pouvoirs qui sont en lui tels que je les vis
originellement (18). D’où l’idée d’une danse abstraite
dans les écrits de Kandinsky. La danse ne raconte pas une
histoire, elle dévoile des pouvoirs en les donnant à sentir
au spectateur dans son propre corps. De même que les formes
du tableau me font sentir les forces qui m’habitent, avec
lesquelles je me confonds.
Michel
Henry - Professeur émérite de Philosophie - Université Paul
Valéry - Montpellier III
- page
1 - page 2 - page 3 - page 4 - page 5
°
Rubrique philo-fac http://www.philagora.net/philo-fac/
|