Vous avez
évoqué l’intentionnalité du regard ou du visible, également
l’intentionnalité de l’audition ou du musical. Pourrait-on évoquer
d’autres intentionnalités, comme l’intentionnalité de la
recherche, celle qui vise des champs et des objets non encore
connus ou méconnus ?
Husserl a découvert des champs
d’objets nouveaux, des structures d’être différentes en étudiant
des intentionnalités spécifiques. Dans ce champ d’analyse
intentionnelle, il a découvert des champs ontologiques que
personne n’avait encore explorés. Dans Logique formelle et
logique transcendantale, qui est un livre fabuleux (15), il montre
que l’intentionnalité est comme un projecteur qui fait voir des
choses qu’on n’a jamais vues. Il a même essayé de faire cela
pour la vie subjective en analysant la temporalité intérieure
qui est totalement différente du temps objectif. Il a montré –
ce qui institue le rapport essentiel du chercheur à son objet de
recherche – que l’intentionnalité est un acte de
l’esprit qui constitue le champ du sens, sens qui n’existe pas
dans la nature. La géométrie par exemple constitue des figures géométriques
idéales, des idéalités géométriques, qui n’existent pas
dans la nature. Dans la nature, il y a des ronds, il n’y a pas
de cercle. Le cercle est une figure idéale. L’homme a inventé
des dimensions ontologiques qui n’existaient pas : l’art,
ça n’existait pas, la géométrie non plus, l’homme les a créés
comme des êtres idéaux. Dans le rapport du chercheur à son
objet de recherche il y a également cet aspect d’idéalité créatrice
et un chercheur qui met en jeu certains présupposés peut être
complètement écrasé par ce qu’il découvre...Toute
intentionnalité est ainsi à la fois auto-affective en s’éprouvant
elle-même, en tant que donnée à elle-même, et hétéro-affective
dans la mesure où elle s’ouvre à quelque chose d’autre.
Si l’on
admet la thèse phénoménologique classique que la corporéité,
c’est l’incarnation, peut-on dire alors que toute œuvre
d’art, toute perspective esthétique, se réfère à une ou
plusieurs intentionnalités corporelles ? Autrement dit, la
dimension esthétique ne saurait-elle se référer qu’aux arts
majeurs du regard et de l’audition, ou est-ce qu’on peut généraliser
l’art à toute intentionnalité corporelle, ce qui supposerait
une déconstruction assez radicale de l’esthétique traditionnelle ?
Absolument. Une phénoménologie du
corps n’étudie pas seulement les cinq sens traditionnels qui
sont des intentionnalités : la vue, le toucher, l’ouïe,
etc. Il faut remonter au problème du corps pour répondre à la
question. Il y a eu de nombreuses théories du corps, d’ailleurs
dans votre article vous en donnez un très bel exposé, mais ce
sont presque toutes des théories de l’image du corps. C’est
le corps tel qu’on se le représente, avec son rôle symbolique,
etc. Mais le problème originel du corps n’est pas là. Un seul
penseur l’a vu, c’est Maine de Biran. Il y a chez lui une extrême
attention accordée au mouvement, c’est le cœur de sa théorie
du corps qu’aucune philosophie du corps n’avait élucidé
auparavant. Le corps est un mouvement, mais le mouvement va
mouvoir quelque chose. Or, il faut d’abord que le pouvoir qui
prend ou qui meut soit en possession de lui-même. Et il est en
possession de lui-même impressionnellement, c’est-à-dire que
je suis un « je peux » et que ce «je peux» est donné
à lui-même affectivement. Que mon corps soit un «je peux» de
cette sorte, c’est la définition de l’être humain pour Maine
de Biran. Pour s’exercer, il faut donc que ce pouvoir soit en
possession de lui-même de la même manière que
l’intentionnalité, qui ne peut former d’image que si elle est
en possession de soi en tant qu’intentionnalité. Pour Maine de
Biran le mouvement s’auto-affecte. Il est un avec lui-même,
dans cette épreuve immédiate qu’il fait de soi. C’est
seulement parce que le pouvoir de prendre est en possession de
lui-même que je peux prendre. Autrement dit, le statut du pouvoir
et du mouvement est le même : c’est une cogitatio au sens
de Descartes. Le pouvoir est en rapport avec lui-même, s’éprouve
lui-même immédiatement, exactement de la même façon que la
crainte est en rapport avec elle-même et s’éprouve elle-même
immédiatement. Le «je peux» suppose non seulement une corporéité
intentionnelle, mais aussi une corporéité pathétique. Le corps,
avant d’être ce qui me jette vers les choses – «mon
corps se lève vers le monde» dit Merleau-Ponty – est pathétiquement
un avec lui-même.
On reconnaît là le problème de
l’âme et du corps. Il est vrai que ce problème constitue une
aporie à laquelle se sont heurtés tous les philosophes: Spinoza,
Malebranche, Descartes, etc. Le problème est en effet de savoir
comment l’âme peut agir sur le corps. Or, il est absolument à
jamais impossible de comprendre comment une volition de l’âme
peut déterminer un mouvement corporel objectif. Si ma volonté
est une volonté subjective, spirituelle, comment peut-elle agir
sur le corps objectif? C’est continuellement de la magie. La
solution de Maine de Biran est celle-ci : en vérité le
pouvoir originaire – «j’agis», «je peux» – est
invisible. La relation à soi du pouvoir est comme la relation de
ma crainte à elle-même : je suis dans mon pouvoir, mon
pouvoir est latent, je l’éprouve, je suis le pouvoir et je le déploie
sur le plan invisible. Mais ce pouvoir que je déploie dans
l’invisible, en raison de la dualité de l’apparaître, du
fait qu’il y a un monde, je l’aperçois de l’extérieur dans
le monde. C’est-à-dire que je suis en possession de mon pouvoir
comme de ma crainte : je l’éprouve, je l’exerce mais,
comme tout est double, je me vois aussi de l’extérieur. Il y a
deux corps comme il y a deux moi : un Moi transcendantal qui
s’aperçoit dans le monde sous forme de moi empirique. Il y a un
moi sujet et un moi objet. C’est-à-dire qu’il y a un moi qui
n’est pas au monde et parce qu’il y a un moi qui n’est pas
au monde il peut voir le monde.Le
mouvement est un problème difficile parce que le pouvoir est
purement subjectif, il est vivant, je suis le pouvoir, pour cette
raison je suis capable de le déployer et de l’accomplir mais je
puis aussi l’apercevoir comme un objet du monde. La solution de
Maine de Biran, c’est que le mouvement réel se déploie dans
l’invisible et nous, nous le voyons de l’extérieur. J’ai
deux expériences de mon mouvement: là où je le fais et là où
je le vois. Je le fais en faisant effort, avec le sentiment de
l’effort, donc l’effort est donné pathétiquement, et de
l’extérieur je le vois. Ce qui suppose un double apparaître.
Il y a un seul corps, je peux le voir de l’extérieur, mais je
le vis de l’intérieur.
Qu’en
est-il alors de cette intentionnalité corporelle ?
Ce qui est
originaire ce n’est pas l’intentionnalité, même dans
l’intentionnalité corporelle. Vous voulez me questionner sur
l’intentionnalité corporelle, mais je résiste pour dire :
avant l’intentionnalité corporelle, il y a la corporéité.
C’est-à-dire ce qui donne l’intentionnalité corporelle à
elle-même: la vie. Pour Merleau-Ponty, le corps est immédiatement
intentionnel. Pourquoi? Parce que la subjectivité husserlienne était
intentionnelle. Merleau-Ponty a découvert un corps subjectif,
mais un corps subjectif intentionnel, et il n’a pas vu que cette
conception laisse dans l’ombre une dimension d’un autre ordre
qui est la dimension pathétique. Or, notre corporéité est
fondamentalement pathétique.