Dans le cadre de
la peinture, la contemporanéité c’est cette texture de
forces et d’émotions intérieures dont le tableau est
l’expression. Expression qui n’est pas séparée de ce
qu’elle exprime, s’il est vrai qu’à chaque instant la réalité
de la couleur est dans l’impression intérieure, que la réalité
de la forme est dans la force intérieure et que sans cette
force intérieure la forme devient quelque chose de mort. Les
tableaux sont morts aussi longtemps qu’ils ne font pas advenir
cette réactualisation dans une subjectivité qui peut être
aussi bien celle du spectateur que celle du créateur.
Prenons
un exemple précis. Chaque acte de voir tend à voir davantage,
chaque acte de compréhension tend à comprendre davantage, chaque
acte d’amour tend à aimer davantage. De façon étonnante,
c’est aussi ce que pense Marx. La vie est pouvoir
d’accroissement en même temps qu’elle est pathétique, on
peut dire qu’elle s’éprouve soi-même continûment et ne sort
pas de cette condition, sinon elle mourrait. Il y a ou la vie ou
la mort, et dès que cette réalité dont nous parlons ne s’éprouve
plus soi-même, il n’y a plus que la mort. La vie qui s’éprouve
elle-même tend donc à s’éprouver sans cesse davantage.
Or, que se passe-t-il dans l’œuvre d’art ? En elle, il y a
comme une mise en éveil de ma subjectivité, parce que les
formes, les couleurs, les graphismes éveillent en moi ces forces
dont elles sont l’expression. Parce que ses couleurs, beaucoup
plus que les couleurs ternes et indifférentes du monde qui ne
provoquent plus en moi que des tonalités affaiblies, vont forcément
actualiser ces tonalités et leur donner une intensité dynamique
et émotionnelle beaucoup plus grande. Il y a donc, par la médiation
de l’œuvre d’art, comme une intensification de la vie, aussi
bien chez le spectateur que chez le créateur. C’est une sorte
d’advenue à la vie la plus essentielle qui fuse en chacun de
nous. Le créateur est alors quelqu’un qui accomplit une œuvre
éthique, s’il est vrai que l’éthique consiste à vivre notre
lien à la vie de façon de plus en plus intense. Je soutiens là
des idées qui proviennent de mon orientation actuelle où
confluent l’esthétique de Kandinsky, le livre que je viens d’écrire
sur le christianisme et peut-être aussi l’approfondissement des
thèses phénoménologiques que j’ai toujours défendues.A ses débuts
l’art était religieux dans son essence, avant qu’il y ait une
dimension spécifique de l’art qui suppose une dégradation de
l’humanité. Qu’est-ce que la religion ? Religio, cela veut
dire un lien – que l’étymologie soit vraie ou fausse, cela
n’a aucune importance, c’est un schème de travail. Ce lien
pour moi, est celui du vivant à la vie. C’est le lien mystérieux
et intérieur qui fait qu’il n’y a pas de vivant sans la vie
– une vie qui est la sienne et plus que la sienne. L’éthique
a pour but de nous faire vivre ce lien, c’est-à-dire de faire
que ce lien oublié soit revécu. Elle veut nous rendre à notre
condition métaphysique. C’est-à-dire faire en sorte –
c’est chrétien, mais ça pourrait être aussi bien nietzschéen
peut-être – que le vivant, au lieu de retomber dans sa
condition circonscrite et limitée, éprouve la vie en lui, dans
une sorte d’expérience – je ne dirais pas mystique, tellement
ce mot est imprécis –, mais enfin, quand même, dans une
intensification radicale de la vie. Voilà ce que vise à susciter
l’éthique. Puisque nous vivons ce lien, la vie du vivant
consiste à vivre, sans le savoir, son lien à la vie. Ce lien
peut être oublié. Au fur et à mesure que l’homme ne
s’attache plus qu’aux choses matérielles et à leurs
contingences, il est sans cesse détourné de son lien véritable.
Mais il peut le revivre, non pas par une réflexion
intellectuelle, mais probablement dans des expériences pures qui
sont pathétiques. L’éthique vise à provoquer des expériences
de ce genre, à nous mettre dans des conditions où, au lieu de
vivre d’une vie perdue dans le souci du monde, nous revivons intérieurement
ce lien radical. Il existe également une sphère qui permet cela
dans son principe, c’est l’art. L’art est par nature éthique.
Dans la mesure où l’art éveille en nous les puissances
affectives et dynamiques d’une vie qui est à la fois elle-même
et plus qu’elle-même, il est l’éthique par excellence. Il
est aussi une forme de vie religieuse. C’est la raison pour
laquelle l’expérience esthétique est fondamentalement sacrée
et toutes les grandes œuvres d’art sont des œuvres sacrées
qui ont un très grand pouvoir sur nous. Même en des temps
d’incroyance – comme aujourd’hui – des gens indifférents
à la religion sont bouleversés devant des œuvres sacrées. Ce
lien de l’art avec le sacré n’est donc plus affirmé ici
gratuitement comme chez Heidegger, qui l’a fabriqué, lui, en
faisant venir des dieux qui...« ... ne mènent nulle part » ?...
Des
dieux qui étaient les dieux grecs, des dieux qu’il avait trouvés
chez Hölderlin... Eh oui, c’est plein de dieux tout cela ! Mais
quel est le fondement des dieux chez Heidegger ? Laissons cette
question de côté et revenons au lien essentiel qui existe entre
l’intersubjectivité, l’éthique, l’esthétique et la
religion. Pour moi, l’esthétique est une forme de religion au
sens de lien fondamental, constitutif de tout vivant
transcendantal, avec la vie absolue – il n’y a pas d’autre
vie d’ailleurs que la vie transcendantale. Il n’y a pas
d’autre vie puisque les biologistes eux-mêmes disent qu’ils
n’étudient plus la vie, ils étudient des particules matérielles.
François Jacob soutient par exemple qu’on n’interroge plus la
vie aujourd’hui en laboratoire. La vie n’est qu’une vieille
entité métaphysique. Alors, ou bien il n’y a pas de vie du
tout, ou bien il faut dire que la vie est la vie transcendantale.
La vie transcendantale, c’est la cogitatio de Descartes, c’est
la sensation, l’affection, la passion.La vie est la
transcendance ?
Ce n’est pas la transcendance. La vie est aussi une vie au
monde, mais quand la phénoménologie étudie l’être-au-monde,
elle croit parler de la vie. En fait, elle présuppose la vie sans
l’expliquer. Pour expliquer la vie, il faut tenir compte de
cette dimension d’auto-affection où ce qui s’éprouve, s’éprouve
soi-même, comme dans toute douleur. Or, cette sorte d’intériorité
a été rejetée par les phénoménologues à la suite du
fondateur. Pour Husserl, c’est beaucoup plus complexe en réalité
parce qu’il est revenu à l’impression, mais pour Heidegger,
l’homme est directement au monde. Pour Merleau-Ponty aussi (11).
Pourtant, ils sont constamment obligés de présupposer cette
vie.La question se pose alors du rapport entre cette transcendance
là et la transcendance divine. Vous dites finalement que la vie
est auto-affection de soi, donc la vie se reconnaît elle-même.
Or, chez Lévinas, par exemple, c’est quand même l’altérité
qui est première. Chez vous il semble que ce soit l’ipséité
de la vie...
C’est une question qu’on me pose souvent. Je l’ai toujours
éludée. Il faut distinguer, à mon avis, deux sens radicalement
différents de la transcendance. D’abord la transcendance des phénoménologues
qui désigne simplement le fait que ma conscience atteint
directement une chose. Transcendance au sens de Husserl, cela veut
dire que la conscience intentionnelle se dépasse vers un objet, y
compris le plus humble, qu’elle atteint immédiatement sans
passer par une représentation. Elle atteint «la chose même».
Et cet objet, il est dit transcendant. La transcendance a ici le
sens le plus trivial. C’est l’objet transcendant par rapport
à mon regard. Cela entraîne une grande équivoque parce que le
sens traditionnel du mot transcendance est un sens religieux qui
se réfère à Dieu. Et cela veut dire aussi quelque chose qui est
hors du monde, quelque chose qui est a-cosmique, comme la vie dont
je parle, et qui, parce qu’elle ne se montre pas dans le monde,
est invisible : je ne peux pas la voir, ni la toucher. Il y a là
une équivoque énorme. Il s’agit de deux sens totalement différents
de la transcendance ! Or, le coup de génie et l’ambiguïté de
Heidegger, c’est d’avoir écrasé un sens sur l’autre. Cette
façon d’atteindre la chose dans le monde et d’être au monde,
qui était le «transcendant» de Husserl, a été le transcendant
de son Être à lui. « L’Être transcendant » de Heidegger,
c’est cet horizon d’extériorité, d’ailleurs déjà
insaisissable, où j’atteins toute chose. «L’Être est le
transcendant pur et simple», dit-il. Il y a là un escamotage et
une source de confusion parce que les gens ne peuvent pas reconnaître
ses dieux, surtout quand on a défini traditionnellement Dieu en
tant qu’Être absolu, comme dans toutes les conceptions
scolastiques ou théologiques. Alors, puisque l’Être
heideggerien n’est pas le même que l’Être traditionnellement
identifié à Dieu, l’Être semble revêtir plusieurs sens.
Dieu, pour moi c’est la vie, d’ailleurs pour le christianisme
aussi, pour le Christ aussi. Dire que l’homme est fils de Dieu,
c’est le définir par la vie. Tel n’est pas le cas du caillou,
lequel n’est pas le fils d’un autre caillou. La problématique
de l’étant, de l’Être de l’étant, de leur différence,
apparaît secondaire et étrangère à la problématique
fondamentale et originelle de la relation du vivant à la
Vie.J’en viens à Lévinas. Chez Lévinas, qui m’avait consacré
un cours à la Sorbonne(12), il y a une certaine disqualification
de l’intentionnalité et du sujet, parce que l’intentionnalité,
c’est «Je pense quelque chose», avec une sorte de domination
du sujet sur l’objet. Lévinas, je crois, a renversé ce rapport
à la suite de la lecture de L’Essence de la manifestation (13).
Pour lui l’homme n’est pas « maître et possesseur du monde
», ce n’est pas Je qui commence car, en fait, je suis atteint
par l’Autre. Si le rapport à l’Autre n’est plus le rapport
du sujet à l’objet, si le sujet est en quelque sorte frappé et
même posé dans son être par quelque chose d’autre qui le met
là où il est, tout est à repenser. Mais quel est le statut phénoménologique
de l’altérité chez Lévinas ? Son Autre est ambigu : est-ce
l’autre ou est-ce Dieu, ou l’autre est-il la façon dont Dieu
me frappe ? Cette philosophie qui a voulu renverser le rapport est
grandiose, elle a fondé une éthique, elle a mis le sujet sous le
regard de l’Autre, ce que Sartre avait d’ailleurs déjà fait
d’une certaine façon (14). Mais, encore une fois, de quel Autre
parle-t-on ? Je me demande si la question éthique de l’altérité
ne renvoie pas secrètement à une question phénoménologique
plus essentielle encore : celle d’une autre phénoménalité,
d’un autre mode de manifestation et de révélation qui est précisément
la Vie. Si l’on se place dans une philosophie de la vie, il y a
aussi une altérité : c’est celle que signifie la vie pour tout
vivant. Seulement ce rapport ne peut plus être compris comme un
rapport ek-statique, mais comme un rapport pathétique.C’est le
problème du visage ?Oui, mais alors quel est le statut phénoménologique
du visage? Pour moi la vie est sans visage. Je crois qu’il y a
une altérité fondamentale dans la vie. L’egologie est dépassée,
dans la mesure où il y a une naissance transcendantale de
l’ego. Je ne pars donc plus de l’ego cogito, comme Descartes,
mais je soutiens que l’ego a été apporté en lui-même.
C’est la théorie de l’ipséité: l’ipséité n’est pas du
tout une egologie, on ne peut pas confondre ipséité et ego,
parce que l’ego n’est un ego que sur le fond d’une ipséité
qui le donne à lui-même et dans lequel il n’est pour rien.
Autrement dit, il n’y a d’ego et de moi que par une ipséité
fondamentale qui est le Soi, et qui est le Soi de la vie.
La vie – la vie absolue, la vie qui s’auto-génère, qui est
la vie dont parle Maître Eckhart, la vie qui s’auto-affecte en
un sens radical –, en s’éprouvant soi-même, génère en elle
une ipséité. Dans cette ipséité, et par elle, sont possibles
de multiples moi et de multiples ego. J’ai montré dans mon
livre sur le christianisme comment l’ego est engendré à partir
d’une ipséité fondamentale, elle-même engendrée à partir
d’une vie absolue. Il y a un processus de naissance
transcendantale de l’ego et le seul penseur qui l’ait aperçu
sans toutefois le théoriser, c’est Kierkegaard. Il a affirmé
que nous sommes un Soi transcendantal, un Soi avec un grandS,
qu’il n’y a pas d’homme indépendamment d’un Soi
transcendantal puisqu’il n’y a pas de définition biologique
de l’homme. Si l’on dit que l’homme est un animal «rationnel»
on se heurte au fait que la raison est impersonnelle et en plus
elle est sujette à caution car on peut concevoir d’autres
raisons que la nôtre, ce qu’a fait Descartes puisque, pour lui,
les vérités rationnelles sont créées. Il y a d’autres mondes
possibles. Il y a donc d’autres structures d’appréhension des
choses. Mais ce n’est pas le cas pour le Soi, parce que le Soi
est quelque chose qui se rapporte à soi absolument et selon une
relation infrangible qui ne peut être autre que ce qu’elle est.
Se rapporter à soi, ce n’est pas un rapport ek-statique, mais
un rapport pathétique.
Il y a bien une transcendance au sens traditionnel, mais cette
transcendance n’est pas du tout ek-statique, elle est la
relation, impensée jusqu’à présent, du vivant à la vie,
qu’on peut lire comme l’épreuve que le vivant fait de la vie,
qui est, au fond, l’épreuve que font tous les mystiques et que
les gens vivent sans le savoir. Ils vivent cette épreuve parce
qu’ils ne sont rien d’autre que cela, mais ils la vivent sans
le savoir parce qu’ils vivent dans l’hébétude, dans une espèce
de fascination à l’égard du monde de l’aliénation radicale,
dans un état que le monde moderne accroît vertigineusement avec
les médias, ces images qui sont l’anti-art. Car, l’image de
l’art, c’est la résurrection de la vie en nous.
On peut essayer de comprendre cette relation du vivant à la vie
– comment la vie génère en elle le vivant – à la manière
de Maître Eckhart. Alors là, il faut carrément se placer en
Dieu, que nous ne sommes pas, pour comprendre comment dans la vie
est nécessairement généré – pour qu’elle soit la vie –
un premier vivant. La vie ne peut être qu’un Soi. C’est au
fond ce que dit le christianisme. C’est la seule pensée
profonde et intelligente sur l’homme.
Vous parlez de l’intersubjectivité en tant que «communauté
pathétique». Peut-on alors considérer que l’art serait la médiation
éthique de l’être-ensemble social? Vous soulignez également
la nécessité «d’une phénoménologie de la vie
transcendantale» (10). La question qui se pose à ce moment-là,
si l’on admet cette notion de transcendantalité de la vie, va
dans le même sens : peut-on dire, et pourquoi, que l’art est
une éthique de la communauté ou de l’intersubjectivité ?Oui,
certainement. Alors, comment ? Je vous donne une réponse purement
personnelle, qui est donc à prendre ou à laisser. Nous sommes
des vivants, mais c’est une condition métaphysique
extraordinairement difficile à comprendre, et je dois dire que
mon travail sur le christianisme m’a permis de mieux la cerner.
Le caractère décisif de notre vie, c’est que nous sommes foncièrement
passifs: ce n’est pas nous qui nous sommes apportés dans cette
vie. Alors, comme cette condition de notre vie est invisible comme
notre vie elle-même, nous n’y prêtons pas attention. En fait,
notre vie est une sorte d’histoire non séparée d’elle-même,
d’histoire non ek-statique, c’est une histoire où il n’y a
qu’un seul présent vivant, sans avenir, ni passé. Nous sommes
constamment avec nous-mêmes. Le moi ne peut pas se découper en
phases qui passent et en phases qui ne sont pas encore venues, ce
découpage est irréel, il ne surgit que dans la représentation.
Le moi vivant est en effet une sorte d’auto - mouvement, d’auto-transformation,
comme une boule qui roule et qui ne se sépare jamais d’elle-même.
Or, cette condition de vivant, nous ne l’avons que dans la vie,
dans une vie qui est à la fois la nôtre et pas la nôtre. Nous
sommes des vivants de par une vie qui vient en nous, qui devient
la nôtre mais dans la venue de laquelle nous ne sommes pour rien.
C’est donc là une situation métaphysique tout à fait radicale
et, à mon avis, seul le christianisme a exploré cette situation
avec la thèse extraordinaire selon laquelle l’homme est fils de
Dieu. Dieu est Vie. Cela signifie que l’homme est un vivant généré
dans la vie, dans la seule et unique vie qui est la vie absolue,
Dieu. L’homme est donc un vivant dans la vie, de telle sorte que
sa vie est à la fois lui-même et plus que lui. On pourrait aussi
expliquer cela autrement – c’est d’ailleurs un thème
nietzschéen – et soutenir que cette vie tend sans cesse à
s’accroître, c’est-à-dire que la vie n’est pas quelque
chose qui continuerait simplement, mais existe métaphysiquement
dans une condition qui est l’accroissement de soi.