Commençons
par les couleurs. Kandinsky montre comment un tableau s’organise
autour d’une couleur. Dans un sous-bois des environs de Munich,
par exemple, il voit une couleur et il peint ce qui est autour. Il
peint un tableau qui se compose à partir du rouge, d’une note
rouge, etc. Mais quand il réfléchit à son sujet, il se dit que
cette couleur semble un fragment d’extériorité. Il y a une
sorte de tache rouge, même s’il ne pense plus ce rouge comme le
rouge d’un buvard ou le rouge des lèvres d’une femme ou de
son foulard : c’est quand même quelque chose qui se déploie
dans une sorte de premier monde, même si ce n’est pas le monde
utilitaire. En vérité, ajoute-t-il, la réalité de cette
couleur, c’est une impression, une impression radicalement
subjective. Il n’y a chez lui aucune référence philosophique,
mais en tant que phénoménologue, je peux dire que c’est la thèse
de Descartes et aussi celle de Husserl. Parce que chez Husserl,
avant que la couleur soit un moment ou une qualité de l’objet,
une « couleur noématique », elle est une impression
pure, elle est une cogitatio, elle est de l’ordre de la crainte
dans le rêve de Descartes. Voilà comment la couleur est double,
elle est d’abord un rouge que je vois sur la palette, mais en même
temps je suis dupe d’une illusion en croyant que le rouge se
limite à cette tache que je vois sur la palette. En vérité la réalité
du rouge, c’est l’impression que ce rouge étalé sur la
palette crée en moi. Et c’est cette impression qui est
l’essence véritable de la couleur.
On
peut démontrer cela métaphysiquement. Prenons l’exemple de la
chaleur. Si je pose ma main là, je peux dire : « Tiens,
cette matière plastique est fraîche ! » Mais c’est
absurde : ce plastique, si c’est du plastique, n’est pas
frais, il ne sent rien. La fraîcheur est purement subjective, je
la projette dans ma main et je la projette sur de la matière. De
même, quand je dis, « le mur est tiède », c’est
absurde, c’est du fétichisme. Descartes a haussé les épaules
devant cette illusion : le mur n’est pas tiède du tout,
c’est moi qui suis tiède ! Il en est de même pour la
couleur rouge. Il n’y a pas de rouge dans le monde. Le rouge est
une sensation, et cette sensation est absolument subjective,
originairement invisible. Les couleurs originaires sont
invisibles, mais elles sont étendues sur des choses par un
processus de projection.
Le
peintre va construire une toile, c’est une « composition ».
C’est le terme que Kandinsky donne à toutes ses peintures à
une certaine époque, mais elles seront toujours des compositions.
La composition du tableau, c’est justement la décision de
l’artiste de mettre là du rouge et de mettre là du jaune. Or,
pourquoi mettre là du rouge et là du jaune ? Il y a deux
explications. La première est que l’objet que vous peignez, par
exemple ce mur de briques d’une maison hollandaise, est rouge.
Alors vous mettez du rouge. Au-dessus vous avez un ciel gris-bleu,
alors vous mettez du gris-bleu. La peinture a un modèle qui est
dans le monde que vous voulez restituer, même si vous ne voulez
pas le photographier. Mais cette explication-là est sans valeur,
car la plupart des grands tableaux d’aspect figuratif n’obéissent
pas à cette loi de construction. Si l’on contemple par exemple
une adoration des mages peinte au Quattrocento, on peut admirer la
scène où les mages arrivent couverts de vêtements merveilleux,
en apportant leurs présents devant l’être le plus humble. Ce
thème donne lieu à des compositions merveilleuses. Il a été
retenu parce qu’il permettait l’exploitation esthétique de la
sensation. Or, aucun peintre n’a vu l’adoration des mages. Les
peintres n’avaient aucune raison de faire que Gaspard ou
Balthazar aient un vêtement jaune plutôt que rouge. Ils
n’avaient aucune raison non plus de les représenter de telle ou
telle manière. Le choix qui semble correspondre à de riches vêtements
de l’époque, le choix des couleurs n’a pu se situer
qu’ailleurs, dans un autre lieu que celui de la représentation
objective. Quel est ce lieu ? C’est le pouvoir émotionnel
de la couleur. C’est un objet de réflexion classique depuis Gœthe,
mais qui devient fondamental pour Kandinsky se donnant pour tâche
d’étudier le pouvoir émotionnel de chaque couleur. Ainsi il
aperçoit que le jaune est une couleur agressive qui vient vers le
spectateur, tandis que le bleu est une couleur apaisante qui s’éloigne
de lui. Donc on mettra ici du bleu et là du jaune selon qu’on
veut produire cette impression de la chose qui vient vers vous,
qui vous attaque, ou au contraire qui vous apaise. Toute couleur
sera l’objet d’une analyse émotionnelle et dynamique, et
cette analyse livrera la vraie raison pour laquelle telle couleur
a été utilisée. Et cette raison ne réside plus maintenant à
l’extérieur, dans le visible, mais dans la capacité émotionnelle,
impressionnelle, de la couleur. Toute la loi de construction du
tableau est arrachée au monde pour être située dans une
subjectivité radicale. On va pouvoir peindre non plus le monde,
mais l’âme des gens, leurs émotions. Mais on peut aussi
montrer que si le peintre a choisi de représenter telle ou telle
chose, c’est parce que cette chose a, en vertu de ses couleurs,
cet effet impressionnel sur lui. Même la peinture dite figurative
est une confirmation de cela.
Si
l’on considère les formes, la démonstration est encore plus éclatante.
C’est qu’une forme n’est justement pas une sorte d’entité
extérieure, c’est l’expression d’une force. Le point, la
ligne droite, la ligne brisée, etc., sont l’expression de
forces spécifiques qui se déploient de manière différente,
continue ou par intermittence, dans une même direction ou en
modifiant celle-ci. Et la théorie des formes, qui renvoie à des
forces, renvoie du même coup à la subjectivité, parce que les
forces habitent notre corps, notre corps vécu, notre corps
subjectif qui est notre corps réel. Par conséquent le monde des
formes est, en quelque sorte, un univers chiffré dont la vraie
signification renvoie au jeu des forces en nous, donc à la vie,
car le corps vivant est un corps qui est fait de forces :
telle est l’origine de la peinture. Ici encore, c’est un élément
invisible, la force invisible avec laquelle s’identifie le corps
vivant, qui est le principe de la composition de la peinture.
La
peinture se donne comme thème explicite d’exprimer la vie et à
cet égard elle rejoint la musique. Car la musique n’a jamais
voulu, si l’on excepte la musique représentative dont tout le
monde reconnaît le caractère superficiel, imiter le bruit du
vent ou celui de l’eau sur les cailloux. Elle a toujours eu le
dessein d’exprimer la vie, donnant ainsi raison à l’avance à
une phénoménologie de la vie. Elle n’exprime rien, elle
n’exprime pas l’horizon du monde, ni aucun de ses objets. Le
premier penseur qui a saisi l’essence de la musique, c’est
Schopenhauer. Les autres se sont égarés en disant qu’il
s’agissait de mathématiques, tandis que Schopenhauer –
un des plus grands penseurs de tous les temps même si c’est un
mauvais philosophe, on peut être un mauvais philosophe et un très
profond penseur – a explicitement affirmé que la musique
exprimait l’affectivité. On peut même concevoir que tout art,
même le plus extérieur, exprime l’affectivité et renvoie au
corps vivant.
Le
corps est l’illustration saisissante de l’idée que j’ai
poursuivie dans toute ma recherche philosophique sur la dualité
de l’apparaître, ce que j’appelle la «duplicité de
l’apparaître» : visible et invisible. Le corps se présente
d’abord à nous dans le monde et il est interprété immédiatement
comme un objet du monde, quelque chose qui est visible, que je
peux voir, toucher, sentir. Mais ce n’est que le corps apparent.
Le corps réel, c’est le corps vivant, le corps dans lequel je
suis placé, que je ne vois jamais et qui est un faisceau de
pouvoirs – je peux, je prends avec ma main – et ce
pouvoir, je le développe de l’intérieur, hors monde. C’est
une réalité métaphysiquement fascinante puisque j’ai deux
corps : visible et invisible. Le corps intérieur que je suis
et qui est mon véritable corps, c’est le corps vivant, c’est
avec ce corps-là que je marche en vérité, que je prends, que
j’étreins, que je suis avec les autres.
C’est
ce corps invisible qui est d’ailleurs la source du désir :
en présence du corps de l’autre, je perçois un corps visible,
mais je pressens une subjectivité et c’est elle que je veux
atteindre. Dans une théorie de l’érotisme on pourrait montrer
qu’en vérité le désir – et c’est pour cela qu’il
recommence indéfiniment – vise à atteindre quelque chose
que je ne peux pas toucher dans le monde, mais qui se touche lui-même
hors monde et qui est justement la vie, la vie invisible de celui
ou de celle que je désire. En fait, tous les gestes du désir
sont des actes, en quelque sorte, symboliques dans lesquels
j’essaie de m’approcher de l’endroit où je coïncide par
exemple avec le plaisir de l’autre. Mais c’est un problème métaphysique
de savoir si j’ai réellement accès à ce lieu où l’autre
s’éprouve lui-même dans cette immédiation qui est la vie.
Par
rapport à ce que vous venez de dire sur le corps, vous développez
une théorie du sujet...Oui,
et cela répond à la question de l’implication du corps dans
l’œuvre d’art. Kandinsky peint délibérément la vie. En
rapport à ce projet fabuleux que la peinture n’a plus à
peindre le monde mais à exprimer la vie, au même titre que la
musique, il y a l’idée, en effet, que la peinture est une médiation
entre les êtres. Précisément parce que les « éléments »
de la peinture, selon son expression, ne sont pas seulement
objectifs mais aussi subjectifs. Par conséquent, celui qui
regarde une forme éprouve le même pathos que celui qui l’a conçue,
dans la mesure où la forme ne peut être lue que par la réactivation –
dans une sorte de symbiose pathétique, au moins imaginaire –,
de forces qui sont en vous, qui sont identiquement les forces du
corps vivant du créateur ou du spectateur. Si tel type de ligne
exprime tel pathos, alors celui qui voit la ligne, la retrace, la
recrée avec des forces subjectives, il se trouve dans le même état
pathétique que celui qui l’a dessinée. Le trait de Paul Klee
oblige implicitement celui qui regarde un de ses dessins à
revivre ce que Paul Klee a vécu. La réalité du trait est une
force tout à fait déterminée, par exemple une force qui inquiète,
frémissante, qui change sans cesse. Ce ne sont pas simplement des
métaphores. L’intersubjectivité s’accomplit dans la mesure où
le tableau est un ensemble, non pas de formes mais de forces, non
pas de couleurs extérieures transcendantes, mais d’impressions
et d’émotions. À ce moment-là il y a contemporanéité :
le spectateur se fait le contemporain des forces et des
impressions que recrée en lui le tableau comme imaginaire, dans
son apparence extérieure. C’est vraiment une contemporanéité
au sens de Kierkegaard. Pour Kierkegaard, le croyant est celui qui
se fait le contemporain du Christ, alors que beaucoup de
contemporains du Christ n’étaient pas ses contemporains !
Être contemporain, cela veut dire répéter dans une répétition
intérieure, dans la réactualisation de ce qui avait été
actualisé autrefois.
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Avec
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