Dans
l’ensemble, je ne suis pas d’accord avec Heidegger, malgré le
poids de sa pensée. Le grand acquis de la phénoménologie
c’est l’idée – qui vient de Husserl – que le monde
ne se limite nullement au monde existant et qu’au fond il y a la
possibilité constante de l’installation d’une dimension
ontologique nouvelle. La réalité ne se réduit donc pas aux
choses, mais il y a des dimensions d’être insoupçonnées et le
propre de l’homme est de vivre dans ces champs nouveaux. L’art
serait l’un d’entre eux, et l’artiste jetterait au-delà du
monde de la facticité habituelle cette dimension d’être qui
est un domaine absolument spécifique. L’art définirait en
somme une région originale qui n’a pas sa source dans un
existant tout fait, dans une sorte de monde substantiel, réel,
mais qui nous renverrait probablement à des potentialités
beaucoup plus fondamentales, qui ne seraient d’ailleurs pas étrangères
à ce monde, mais qui seraient comme un horizon dans lequel ce
monde est possible. L’art nous révèlerait une réalité plus
profonde que le monde dans lequel nous pensons vivre, quelque
chose comme la possibilité de ce monde. Ce serait, au fond,
quelque chose de caché mais qu’il fait voir, un apparaître pur
qui rend visibles les choses, et que Heidegger a interprété dans
la seconde partie de Être et temps (2) comme la temporalité.
C’est une sorte de transcendance radicale au-delà des étants,
qui est comme un creux de lumière sur l’écran duquel les
choses deviennent visibles, et qui, au-delà des choses, nous
renvoie à leur apparaître pur.
La
distinction que fait Heidegger entre «chose», «produit» et «œuvre
d’art» vous paraît-elle pertinente ?
Dans la
mesure où cette thèse est spécifiquement phénoménologique –
c’est-à-dire fait dépendre l’être de l’apparaître –
il y a comme une donation immédiate de la chose qui occulte sa
donation véritable. Je prends un exemple en remontant à Kant –
et je crois que la pensée de Heidegger est tributaire de cet
exemple. Nous percevons des corps, cette chaise, cette pièce ou
encore notre propre corps. Ce que nous visons thématiquement, ce
sont ces corps. Mais comme le notait déjà Kant dans l’Esthétique
transcendantale, analyse fabuleuse par laquelle s’ouvre la
Critique de la raison pure (3), je ne pourrais jamais percevoir thématiquement
un corps si je n’avais la perception non thématique de
l’espace. L’espace est donc cette chose que je ne prends pas
en considération, mais qui me permet de prendre en considération
les corps. Je crois que Heidegger a étendu cette intuition à
l’idée du monde pur qui n’est pas la somme des étants, mais
qui joue justement, par rapport aux corps et à tout étant, le rôle
que l’espace joue par rapport au corps matériel dans la
perception ordinaire. C’est une idée très forte, et selon
cette problématique, avec laquelle je suis d’accord dans un
premier temps, on peut dire que l’art nous renvoie en effet à
un apparaître originel. Au fond l’art veut nous faire voir,
au-delà de la chose, l’apparaître qui se cache et dans lequel
la chose se dévoile, mais qu’elle cache en même temps :
cette sorte de faire-voir qui est caché. Cependant, peut-être y
a-t-il chez Heidegger une autre idée, avec laquelle je ne suis
plus d’accord.
Pour
Heidegger l’œuvre d’art installerait le monde radical, ce
qu’il appelle la dimension ek-statique du temps tridimensionnel,
horizon à l’intérieur duquel nous avons accès à toutes les
choses. En fait, nous les attendons toujours dans un futur et nous
les retenons dans un passé. C’est un peu ce que vous dites
aussi à la fin de votre texte sur le corps. La venue au présent
est un passage dans lequel nous voyons la chose, mais ce passage
se fait à partir d’horizons ek-statiques à travers lesquels
elle glisse, et c’est cet horizon qui nous permet de la voir.
Voici une première thèse avec laquelle je ne suis pas
d’accord. Mais il y a une autre thèse qui est peut-être
impliquée dans la parole de Heidegger, reprise par l’esthétique
moderne, selon laquelle il y a une dimension esthétique spécifique,
différente de la perception réelle. Nous sommes aujourd’hui
familiarisés avec l’idée que l’artiste crée une œuvre spécifique,
une œuvre d’art qui n’est pas comparable à un objet utile
puisque, par exemple, les «chaussures» de Van Gogh ne servent à
rien, alors que le cordonnier fabrique des chaussures qui servent
à marcher. L’artiste crée un monde à part – des
chaussures qui ne sont pas des chaussures dont on se sert. C’est
une thèse presque banale de la pensée moderne et cependant il
faut la corriger. En effet, cette dimension artistique spécifique
n’existait pas lorsque les plus grandes œuvres d’art de
l’humanité ont été créées. La plupart des œuvres esthétiques
que nous admirons, les temples grecs, ou les grandes cathédrales
du Moyen-âge par exemple, n’ont pas du tout été créées de
cette façon-là. Les gens qui les concevaient ne visaient pas la
dimension de l’art, qui n’existait pas, mais ils
construisaient des édifices à la gloire de Dieu, des édifices
dont la fonctionnalité était de rendre possible un culte à la
divinité. Ce n’est pas du tout pareil. Ils avaient en vue le
divin, le sacré, et ce n’était beau que par hasard, en quelque
sorte. C’est nous qui, aujourd’hui au XXe siècle, en
projetant rétrospectivement notre concept d’art, trouvons que
ces œuvres sont belles. Et d’ailleurs, nous ne trouvons plus
que cela en elles, puisque nous avons perdu leur signification
première, et que nous n’interprétons plus un temple comme un
accès à l’essence sacrée des choses, mais comme une œuvre
d’art.
Il
y a quand même, peut-être, un passage historique où
s’institue socialement l’artiste.
Oui, mais
c’est le «passage» – comme vous le dites très bien –
d’un univers religieux où les œuvres de beauté, qui nous
semblent aujourd’hui être telles, ne définissaient pas la
finalité que poursuivait le créateur, en tout cas consciemment :
celui-ci élevait en effet un édifice dans un acte de célébration
et d’adoration, donc dans un acte spécifiquement religieux. Les
églises romanes, par exemple, qui nous semblent aujourd’hui si
belles, étaient construites en réalité pour créer un accord
entre l’esprit de l’homme et celui de Dieu. C’était une
voie d’accès à la divinité.
Chez Heidegger le problème est foncièrement obscurci parce que
dans son œuvre il faut faire une distinction entre Être et
temps, qui définit une phénoménologie du monde, une pensée du
monde et, d’autre part, les textes influencés par Hölderlin et
Nietzsche. Il s’est alors aperçu qu’au fond, le monde c’est
quelque chose d’assez plat, d’un peu banal et que le monde des
dieux est quand même beaucoup plus prestigieux. Du même coup il
a fait intervenir dans sa philosophie des dieux, du sacré, un
univers qui n’était peut-être pas inclus dans Être et temps,
et sans que cette dimension du sacré soit sans doute fondée au
niveau de l’analytique existentielle de Sein und Zeit, du Dasein –
c’est en tout cas un problème que se posent aujourd’hui les
philosophes. Sa pensée devient alors très difficile parce
qu’un regard critique est désormais nécessaire pour savoir si
l’apparaître qu’il conçoit se justifie à partir de ses thèses
phénoménologiques sur la temporalité du monde. Ma propre
position à l’égard de sa thèse la plus profonde, à savoir
que l’œuvre d’art nous renvoie à un apparaître originel,
serait celle-ci : l’apparaître originel n’est pas celui
qu’a pensé Heidegger, ce n’est pas le Monde ou encore la
Nature des Grecs, laquelle se prêtait au sacré puisque les Grecs
vivaient manifestement au contact de celui-ci. L’apparaître
originaire est d’un autre ordre. Ce n’est pas un apparaître
ek-statique qui nous jette dehors, ce n’est donc pas un horizon,
mais c’est ce que j’appelle la Vie, c’est-à-dire une révélation
qui n’est pas la révélation de quelque chose d’autre, qui ne
nous ouvre pas à une extériorité, mais qui nous ouvre à elle-même.
Voici
un simple exemple : que nous révèle la souffrance? Elle est
muette, elle nous révèle la souffrance. Je dis donc qu’il y a
un pathos, une dimension pathétique qui est la vie, laquelle
consiste simplement dans le fait de s’éprouver soi-même. Mais
s’éprouver soi-même, c’est quelque chose d’absolument
radical, d’abyssal, parce que cela ne s’accomplit que dans la
souffrance et dans la joie. Pour donner des références claires,
le dieu n’est pas – pour parler grec, puisqu’on parle
grec aujourd’hui plus que chrétien – seulement Apollon,
qui est en effet le dieu de la lumière, le dieu des images, des
formes lumineuses. Le dieu, c’est d’abord Dionysos. O,
Dionysos n’a pas de monde. C’est un dieu qui est celui du désir
ou de la vie écrasée contre elle-même, dans sa joie et dans sa
souffrance. Et c’est un dieu qui est chargé de soi dans un
pathos si lourd qu’en effet il veut se décharger de soi. Au
fond, Dionysos est celui qui génère Apollon pour se mettre à
l’écart de soi. On retrouvera ce thème chez Freud :
qu’est-ce que la libido? Qu’est-ce que le moi? C’est une réalité
qui est chargée de soi de façon si lourde, la vie est un fardeau
si écrasant qu’elle cherche à se mettre à distance.
A
ce moment-là, se propose une autre explication de l’art comme
mise à distance de ce qui se supporte d’abord soi-même, mais
comme un fardeau insupportable. Et l’autre point de départ ce
serait alors Schopenhauer, Nietzsche, etc. On trouverait là
encore cette idée que l’art crée, dans cette mise à distance,
une sorte de luminosité, des figures dans lesquelles et grâce
auxquelles Dionysos échappe à sa souffrance.
Si
l’on creuse la phénoménologie de la vie, la question
fondamentale est celle du Soi transcendantal, de ce qui nous
permet de dire «Je», «Moi». Or, dans les philosophies de
Heidegger ou de Merleau-Ponty, il n’y a aucun fondement à ce
Soi. Aucune de ces philosophies ne peut expliquer pourquoi je dis
«je» ou «Moi». Dans une philosophie de la vie qui est une
auto-affection – terme fondamental pour moi –,
c’est-à-dire qui est une affection non pas par le monde mais
par soi-même, toute perception, toute imagination, toute pensée
conceptuelle est une hétéro-affection. C’est une affection par
une altérité, par ce milieu d’altérité où quoi que ce soit
d’autre peut se montrer à moi, se donner à moi originairement
comme autre. Mais si toute chose se donnait à moi comme
originairement autre, il n’y aurait pas de Moi auquel elle se
donne. Pour qu’il y ait un Moi, il faut parler comme
Kierkegaard, et dire que le Moi est quelque chose qui est affecté
par soi sans distance, donc sans pouvoir se dégager, sans pouvoir
se séparer de soi, sans pouvoir échapper à ce que son être a
de lourd. Et je dirais que cette dimension nouvelle de l’art
s’explique uniquement par la vie. C’est seulement en référence
à cette dimension pathétique, dont Dionysos est une image mais
dans laquelle se déploie aussi le christianisme, c’est par
rapport à cette vie, cette vie ainsi définie phénoménologiquement,
que l’œuvre d’art est possible.
Il faut à ce moment-là introduire une rupture totale et donner
une autre théorie de l’œuvre d’art. Celle-ci a été
explicitement formulée pour la première fois par Kandinsky –
que j’admire infiniment – dans ses écrits théoriques.
Ceux-ci ont été conçus pour produire une théorie de la
peinture abstraite. Mais si l’on réfléchit sur l’exposé même
que Kandinsky donne de cette peinture abstraite, on s’aperçoit
que c’est une théorie qui vaut pour toute peinture en général.
Dans
Phénoménologie matérielle vous analysez la «substance phénoménologique
invisible» qui est « l’immédiation pathétique en
laquelle la vie fait l’épreuve de soi ». Si, comme vous
le soutenez, la vie est « le principe de toute chose »,
comment peut-on envisager une phénoménologie de l’invisible ou
plus exactement du rapport entre le visible et l’invisible du
point de vue de l’art ? Question connexe, l’œuvre
d’art est-elle visible ou invisible, immanente ou transcendante,
objective ou subjective, interne ou externe ? Nous faisons là
référence aux réflexions phénoménologiques de Roman Ingarden.
Les
questions que vous me posez sont mes questions... Marx dit quelque
part que l’Humanité ne se pose que les questions qu’elle peut
résoudre. Je dirais, de manière plus modeste, qu’en tant que
philosophe ayant travaillé en dehors des chemins parcourus par la
pensée moderne, j’ai été dans une situation de précarité
par rapport à ce que je voulais dire, c’est-à-dire qu’il
m’a été très difficile de trouver les moyens conceptuels
d’exprimer une toute autre phénoménologie. Une phénoménologie
certes, mais toute autre puisque ma conception de l’apparaître,
ce n’est pas seulement l’apparaître du monde, mais la
donation pathétique, la révélation pathétique.
Je me suis appuyé sur les écrits de Kandinsky parce que son
analyse met en jeu les catégories que j’avais dégagées dans
ma propre analyse phénoménologique. Je suis arrivé à cette idée
qu’il y a une « duplicité de l’apparaître » :
une façon de se donner dans une hétéro-affection, comme tout ce
que nous voyons, et une façon pathétique, ce que nous ne voyons
jamais. Pourquoi ? Parce que, puisqu’il n’y a pas d’écart,
il n’y a pas de déploiement ek-statique au sens où l’entend
Heidegger, il n’y a pas de voir possible. Pour voir, il faut
qu’il y ait une espèce de distance. Là, il n’y a pas de
distance, la révélation se fait uniquement dans la chair de
l’affectivité, elle se fait sans distance. En ce sens, cette
dimension de la vie est invisible. En un sens radical, elle ne
peut que s’éprouver pathétiquement. Mais elle s’éprouve
pathétiquement de façon incontestable, car il est absolument
impossible de contester une souffrance, la souffrance de celui qui
souffre. Si l’on s’en tient à l’épreuve pure et simple –
au fond c’est le cogito de Descartes –, il n’y a aucun
doute là-dessus. La crainte, par exemple, si je m’en tiens sans
interprétation à ce que j’éprouve vraiment, est indubitable.
Dans l’extraordinaire exemple du rêve de Descartes, même si
tout ce que je vois est faux – c’est l’hypothèse de la
fausseté du visible, qu’il soit sensible ou intelligible –,
si j’éprouve une crainte, ma crainte est telle que je l’éprouve
et c’est absolument indubitable. Voilà le soi-disant
rationalisme de Descartes...
Les
passions de l’âme ?
Les passions,
exactement. Alors, si l’on accepte cela, comment se situe l’œuvre
d’art ? Je crois que la démonstration de Kandinsky est
fulgurante, parce qu’il la fait à propos de la peinture. Or, de
toute évidence, la peinture est un art visuel, elle est faite
d’éléments visibles, de ces éléments fondamentaux que sont
les formes et les couleurs. C’est la raison pour laquelle la
peinture a toujours été considérée comme un art du visible,
dont la chair est du visible.
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