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PHILO RECHERCHE - FAC
Michel
HENRY et SPINOZA
Par Roland
Vaschalde
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(A partir d’ici les termes soulignés le
sont par nous)
Notre thèse sera que la
proximité syntaxique que nous avions précédemment notée, entre des
termes relevant du domaine de la pensée et d’autres se rapportant à
l’affectivité ne tenait pas à’un contexte limité et circonstanciel
indûment valorisé mais indiquait au contraire un niveau de grande
radicalité de la pensée de Spinoza. Dans le chapitre ‘ De la véritable
charte de la Loi divine’ se
trouvent les textes suivants : «… la parole éternelle de
Dieu, son pacte et la vraie Religion sont divinement écrits dans le cœur
de l’homme, c’est à dire dans la pensée humaine. » ;
« J’ajoute que si l’on avait en soi …l’Epître de
Dieu écrite non avec de l’encre, mais sur une table de chair qui
est le cœur, on cesserait d’adorer la lettre et de tant se
tourmenter à son sujet. » Ils nous redisent l’intimité profonde
de l’affectivité et de la pensée comprise non comme usage de la raison
raisonnante mais faculté de « l’âme conçue précisément comme
capable de connaissance
naturelle…, lumière naturelle », immédiatement évidente.
Deux caractères de nature phénoménologique,
étroitement imbriqués, apparaissent tout au long du texte de Spinoza :
intériorité et invisibilité. Ce sont eux qui définissent l’évidence
et l’immédiateté de cette forme invincible de révélation qu’est
l’épreuve de soi que l’individu fait de lui-même. Ce sont eux,
aussi, qui établissent la possibilité d’un mode d’existence des
vivants dont il faudra dire qu’au delà de son sens précisément
existentiel il convient de lui attribuer une signification ontologique :
la clandestinité.
Qui a pu s’entretenir longuement avec Michel Henry sait quel rôle
profond a joué pour lui et pour son œuvre
l’expérience de la clandestinité vécue pendant la Résistance.
Expérience de la peur et du courage, certes, mais plus encore de cette
fascinante dichotomie entre les deux modes d’apparaître de l’intériorité
subjective et du monde, de telle
sorte qu’il est impossible de savoir avec certitude si le brave homme
qui est assis en face de vous dans l’autobus et qui lit son journal est
réellement ce qu’il semble être ou un agent de la Gestapo susceptible,
dans un court instant, de déclencher le processus qui vous conduira à la
torture et à la mort.
Spinoza, lui-même issu d’une famille juive venue du Portugal, a
côtoyé à Amsterdam sinon directement des Marranes, du moins les
premiers descendants de ces Juifs contraints officiellement à renier leur
foi et leur culture mais qui, pour la plupart, sous l’apparence,
conservaient et transmettaient scrupuleusement tous les éléments de leur
identité religieuse. Point important de sa biographie, certes,
mais qui ne fait que donner un poids supplémentaire à un thème
fondamental et récurrent de l’histoire juive, dont l’exemple le plus
inouï est véhiculé par la tradition selon laquelle Saint Paul et Saint
Pierre, en réalité des rabbins vénérés , acceptèrent de sacrifier à
l’apparence d’une conversion à un Christianisme naissant, que leur réputation
de grande sagesse contribuerait ainsi à asseoir, en échange
d’une promesse de cessation des exactions contre leur peuple et sa Tora menacés
par les fanatiques de l’hérésie nouvelle ! (7) Qu’on ne s’y
trompe pas, sous la légende probablement compensatrice d’une réalité
insupportablement oppressive, se trouvent énoncées là des leçons
essentielles qui sont présentes au coeur des deux grandes problématiques
que nous voulions confronter : 1) la préservation de la vie doit être
en toutes circonstances la préoccupation majeure et l’amour est son précepte
premier ; 2) la semblance des choses et des êtres ne relève pas de
l’intimité et de l’évidence de la révélation originaire et ne
saurait en aucun cas être privilégiée aux dépens de celle-ci, qui
subsiste inchangée sous le spectacle du monde.
Immédiate évidence de la révélation originaire, intériorité,
invisibilité, affectivité, passivité, hyper-puissance de ce qui se
tient ainsi sous le couvert des apparences mondaines, tous ces traits que
nous venons de mettre à jour au fil de ce travail, interviennent
massivement dès qu’il s’agit de rendre compte de l’expérience religieuse
qui en apparaît, de ce point de vue,
comme une des expressions les plus achevées. Ils sont les concepts
centraux de ces deux œuvres majeures que constituent le Traité
théologico-politique, d’une part,
C’est moi la vérité, d’autre part, et nous allons voir, à
propos de trois grandes thématiques critiques comment ils établissent
entre elles une impressionnante communauté philosophique :
C’est d’abord le langage comme moyen d’accès à la vérité
qui se trouve principiellement récusé. Nous avons déjà évoqué, à
d’autres fins, le texte de Spinoza établissant la démarcation entre
l’esprit de Dieu qui trouve son expression dans le cœur de l’homme et
la lettre que celui-ci gravera sur des tables de pierre ou les pages des
livres. Loin d’être isolée, de nombreuses déclarations viennent répéter
la même leçon tout au long des chapitres du Traité
: dans ‘ De la prophétie’ et ‘ De la loi divine’ c’est
même cette distinction qui fonde la supériorité du Christ sur
les prophètes, lui à part qui « personne n’a reçu de révélation
de Dieu sans le secours de…paroles et d’images…immédiatement. »,
tandis qu’eux n’entendaient que ce qui correspondait à leurs propres
opinions ( ‘ Des prophètes’) et le répercutait dans leur langue
humaine, trop humaine, surdéterminée par le contexte socioculturel,
religieux et politique de leur époque. C’est elle encore qui, à la
question éponyme du chapitre ‘ Où l’on se demande si les apôtres
ont écrit leurs épîtres en qualité d’apôtres et de prophètes ou en
qualité de docteurs’, amène Spinoza à répondre par l’affirmative
à la deuxième partie de l’alternative dès lors qu’il s’agit d '
élaborations langagières personnelles et non de révélations immédiates
par la ‘ lumière naturelle’. D’où, parmi quelques conséquences,
celle-ci qui n’est pas mince, énoncée dans ‘ De l’interprétation
de l’Ecriture’ : « La plus haute autorité appartient à
chacun pour interpréter l’Ecriture, il ne doit y avoir d’autre règle
d’interprétation que la Lumière naturelle commune à tous, nulle lumière
supérieure à la nature, nulle autorité extérieure. »
Cette référence à l’extériorité en tant que facteur de négativité
nous reconduit tout naturellement chez Michel Henry où cette thématique
est centrale et où une analyse semblable du langage intervient par deux
fois , dans l’introduction puis au chapitre 12 de C’est
moi la vérité, ce qui doit être lu comme l’indice d’une
importance particulière. Cette
connaturalité ontologique langage / extériorité se trouve ancrée dans
la phénoménalité qui caractérise la parole humaine et se montre selon
plusieurs guises :
Habité par la dimension
ek-statique de la transcendance le langage fait apparaître ce dont il
parle non seulement comme un ob-jet du monde
mais encore comme cet
ob-jet dont l’absence constitue le mode même de présence, il est cette
donation qui est bien plutôt une é-vocation de ce qui, en elle, ne peut
précisément pas advenir à la réalité autrement qu’en tant que
simulacre de ce qui nous a
d’ores- et- déjà été donné en personne : « Ce n’est
pas le texte qui nous donne accès à l’objet auquel il se réfère.
C’est parce que l’objet se montre à nous que le texte peut s’y référer
et…la parole en parler. » (8) Première extériorité qui se
double d’une seconde plus ‘ intérieure’, si l’on ose dire, celle
qui fonde la relation entre le dire et ce qu’il profère. De la même façon
que la lumière du monde éclaire indifféremment toute chose, belle ou
laide, bonne ou mauvaise, dont l’existence lui est par ailleurs
parfaitement contingente, ainsi le langage, qui n’est qu’une des
expressions de la transcendance, est capable d’énoncer
tout et son contraire, le pire et le meilleur, sans en être affecté
en tant que tel ni avoir à se confronter nécessairement à la réalité
ou non de ce qu’il énonce. Instance privilégiée de l’irréalité et
de l’indifférence ontologique, le langage ne saurait donc être tenu
pour le lieu de la vérité et la question centrale de la possibilité même
d’un tel concept serait même totalement abolie si Michel Henry
n’opposait trait pour trait à ces caractéristiques celles qui définissent
ce qu’il va appeler « la parole de la Vie. » Parole qui,
d’un point de vue strictement langagier,
équivaut à une non-parole, où ce qui révèle et ce qui est révélé
est le même, sous forme d’expérience affective, où la vérité se
confond avec la manifestation elle-même comme surgissement de cette épreuve
de soi que rien ne saurait contester ni réduire et qui fonde cette suite
infinie de certitudes phénoménologiques que nous nommons ‘ notre
vie’. Alors, comme Spinoza excluant qu’aucun texte, aussi sacré fût-il,
puisse porter en lui les conditions de son auto-validation, Michel Henry
reconnaît ce principe dans cet ailleurs absolu que représente pour toute
approche transcendante la venue en soi de la subjectivité immanente : « Celui
qui écoute cette parole des Ecritures sait qu’elle est vraie pour
autant que s’auto-écoute en lui la Parole qui l’institue dans la vie. »
(9) D’un savoir sans prémisse ni condition, absolu et immédiat, chargé
de cette lourdeur affective qui fait de chacune de nos vie un destin pathétique
et que Michel Henry, lui aussi, voit transir les paroles christiques.
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Roland Vaschalde
Montpellier : septembre 2000
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