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Jürgen HABERMAS

"Le travail d'une raison autocritique"

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N’est-ce pas, en fin de compte, l’ancien rationalisme que vous êtes en train de décrire?

Non, à condition que la dialectique de la raison soit animée par une méfiance, radicalement antiplatonicienne, contre la consolation idéologique qu’apportent les fausses généralités. Le travail d’une raison autocritique consiste en effet à surmonter ses propres projections déraisonnables. Une telle raison est capable de transformer ses énergies critiques en forces d’engagement de la communication qui réalise l’accord sans contrainte. Je pense à la force de l’entente intersubjective qui, en cas de conflit, est la seule alternative à l’emploi de la violence.

Grâce à la force non coercitive du meilleur argument, elle permet, en effet, d’aboutir à un accord non violent, y compris entre étrangers qui ont besoin d’une communication de ce type pour se reconnaître comme étrangers et pour se respecter précisément à travers ceux de leurs traits qui les font " autres, et par lesquels ils se distinguent les uns des autres.

Soyons plus concrets, si vous le voulez bien. Les bouleversements intervenus en Europe centrale et orientale ont profondément modifié la vision que notre époque avait d’elle-même. Les problèmes actuels ont-ils encore un lien avec ceux que vous aviez identifiés et étudiés au cours des années 60 et 70, ou bien vous semblent-ils être d’une nature tout à fait différente?

Eh bien, on peut tout de même parler d’émancipation à propos de cette " révolution de rattrapage à laquelle nous avons assisté avec étonnement et enthousiasme. Certes, nul ne s’attendait à une telle faillite du socialisme d’État. Il va de soi qu’un événement aussi inattendu et qui change le cours de l’histoire, entraîne de nouveaux problèmes auxquels nous n’aurions pas osé penser il y a dix ans : reconversion d’une économie d’État épuisée en rapports de propriété du capitalisme privé, retour de guerres civiles à motivation ethnique et de conflits nationalistes, désintégration de l’ordre bipolaire du monde, nouvelle constellation des forces en Europe centrale. D’un autre côté, des césures aussi profondes génèrent leurs propres illusions. Nous oublions que les nouveaux problèmes ne changent rien aux anciens, ils ne font qu’en détourner notre attention.

Par exemple?

Officiellement, la CEE compte aujourd’hui 17 millions de chômeurs. Dans les pays de l’OCDE, on en prévoit 36 millions pour l’année prochaine. Même la prochaine reprise s’effectuera suivant le modèle d’une " croissance sans création d’emplois (jobless growth). Cela signifie que la segmentation se renforcera dans nos sociétés, avec les conséquences bien connues que l’on observe aux États-Unis ghettoïsation, dégradation du cœur des villes, augmentation de la criminalité, etc., sans parler des problèmes de l’immigration, de l’écologie, de l’égalité des femmes. Bref, tous les problèmes que nous abordions avec 1989 du point de vue d’une transformation sociale et écologique du capitalisme industriel sont simplement devenus plus ardus.

Cela dit, l’interdépendance des événements mondiaux, qui s’accroît de façon drastique, a anéanti l’illusion de ceux qui croyaient encore à la possibilité de régler ces problèmes d’un point de vue purement national. La responsabilité de l’Occident dans la misère croissante de l’Europe de l’Est, les flux migratoires planétaires dont les causes ne pourraient être éliminées que par une reconstruction de ce que l’on appelait autrefois le tiers-monde, la pression des conflits internationaux, le nouveau rôle de l’ONU, tout cela nous a rendus plus sensibles à la simultanéité des développements inégaux à l’échelle du globe.

Vous attendez-vous à une intensification de crises sans issue partout dans le monde, ou bien ces crises portent-elles en elles leur solution virtuelle?

Je n’en sais rien. Nos réactions sont peut-être souvent trop subjectives. De nombreux observateurs se sentent paralysés par l’accumulation des problèmes qu’ils perçoivent partout dans le monde. La théorie des systèmes répand une idée qui rencontre une fois de plus un écho favorable tout change, mais rien ne va plus. Il me semble que la constellation qui caractérisait le début du mouvement ouvrier en Europe, lorsque les masses se révoltaient contre la domination de la bourgeoisie, se reproduit aujourd’hui à l’échelle mondiale, mais dans une configuration bien différente.

En effet, les masses des régions appauvries du monde ne disposent d’aucune sanction efficace à l’égard du Nord elles ne peuvent pas faire la grève, tout au plus peuvent-elles nous " menacer de vagues d’immigration massive. Ce qui, en Europe, était un effet secondaire du désir d’émancipation est aujourd’hui un objectif déclaré atteindre les formes de vie des sociétés prospères, participer à cette civilisation dont les conquêtes rayonnent à travers le monde et qui, par ses signes avant-coureurs (séries télévisées, Coca-Cola et jeans), a effectivement pénétré jusque dans les derniers recoins. Or nous savons, ne serait-ce que pour des raisons écologiques, que le niveau de bien-être que cela suppose ne peut pas être étendu au monde entier.

=> L' évolution mondiale

 

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