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Rubrique philo-fac
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Morin
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PHILO RECHERCHE - FAC
Entretien avec Edgar
Morin
L'homme et l'univers, du
biologique au cosmique
Face au
génome
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Face au génome, les scientifiques sont donc de purs apprentis sorciers car ils n'en ont pas encore sondé la complexité. Alors, évidemment, on peut essayer de mélanger un gène animal et un gène végétal pour créer des chimères ; théoriquement je n'exclus même pas qu'à un moment donné on puisse me greffer des gènes qui vont me donner des ailes de condor et que je puisse voler! On n'en est pas là cependant. Les manipulations génétiques prouvent une chose au fond: l'esprit humain peut avoir des pouvoirs plus grands que ceux des gènes puisqu'il réussit à les manipuler. L'esprit a été perçu comme une superstructure par rapport à l'infrastructure qui est le gène, en réalité c'est la superstructure qui peut contrôler aujourd'hui l'infrastructure. Malheureusement, ces apprentis sorciers sont des esprits d'Homo
sapiens-demens, c'est-à-dire des esprits bornés, animés les uns par des intérêts mercantiles, les autres par une vision tout à fait restreinte de la nature et de la réalité. L'esprit humain possède indubitablement une puissance considérable avec la technique, mais c'est cet esprit qui nous pose problème.
On se heurte quand même à un paradoxe Ontologique. À entendre la plupart des scientifiques, il n 'y aurait du Big bang à nos jours - qu'une série de hasards, de processus matériels, de complexifications, etc.
(16). Mais il faut quand même expliquer cela ! L'esprit humain capable de penser sa place dans le cosmos est-il simplement le produit d'une série de hasards ? La question théologique fondamentale ne serait-elle pas inscrite - c 'est peut-être une question provocatrice - au coeur même du réel ? N'est-on pas obligé, malgré tout, de se dire qu'il n'y a pas que des processus, de l'immanence, de la complexité, des hasards, des contingences, des chocs, des tourbillons, etc. ? Et s'il y avait un plan préalable finalisé à tout cela? C'est aussi la question du principe anthropique que posent certains physiciens
(17).
Oui, Brandon Carter et quelques autres ont formulé le principe anthropique
(18). Il distingue même le principe anthropique dur et le principe anthropique mou. Ce qui est juste dans le principe anthropique mou, c' est que pour penser le cosmos, l'univers physique, il faut concevoir qu'il y avait dès le début la possibilité, aussi minime soit-elle, de la vie, de l'intelligence et de la conscience humaines. Je crois que c'est indubitable, mais c'est un raisonnement en boucle qui se ferme tout seul. À partir de là, on peut aller plus loin. On sait aujourd'hui que notre univers n'existerait pas si les grandes lois qui le régissent, disons les principes d'interaction - les interactions nucléaires fortes, les interactions nucléaires faibles, les forces électromagnétiques et les forces gravitationnelles -n'étaient pas réglées comme elles le sont. C'est quand même étonnant que tout cela fonctionne ainsi et qu'il y ait finalement un univers cohérent. Il y a évidemment beaucoup de désordre, mais qui contribue autant à l'organisation qu'à la désorganisation de notre univers. A cela on peut répondre -ce que font certains astrophysiciens - oui, mais il y a surtout d'innombrables univers qui n'ont pas pu aboutir, carde ce vide d'où nous sommes issus sortent des bulles qui n'aboutissent pas. Parmi elles cependant il y en a une qui à pu donner notre univers. Il est évident aussi que notre univers a
quelque chose d'extraordinaire pour pouvoir présenter cette organisation en particules, noyaux, atomes, molécules, astres, c'est quelque chose de
fabuleux.
Autrement dit, ce qui nous semblait normal auparavant - un univers construit par un Dieu-architecte - nous paraît aujourd'hui absolument incroyable Compte tenu de nos connaissances actuelles toutefois, on ne peut réhabiliter l'idée d'un Dieu planificateur.
Il y a tout au plus un Dieu, ou un enfant disait Héraclite, qui joue aux dés. Il y a eu beaucoup de bifurcations dans cette histoire d'un Dieu qui joue aux dés. Et comme dans tous les jeux, il y a des règles et des aléas. Peut-être finalement que ce sont deux dieux qui jouent l'un contre l'autre aux échecs. On peut tout supposer. C'est cela à mon avis, le grand mystère de l'univers et de la réalité, qui est inconcevable. Je crois que tout cela démontre les limites extraordinaires de la rationalité humaine pour concevoir un réel qui la dépasse. Seulement cette rationalité humaine a la capacité de savoir que la réalité la dépasse. C'est quand même une vertu de l'esprit humain.
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(16) Voir par exemple Armand
Delsemme, Les Origines cosmiques de la vie. Une histoire de l'Univers du Big bang jusqu 'à l'Homme, Paris, Flammarion, 1994; Albert Jacquard,
La Légende de la vie, Paris, Flammarion, 1999; La Recherche, hors série
n°I (Naissance et histoire du cosmos), avril 1998.
(17) Sur la question de la finalité dans l'univers, voir Trinh Xuan
Thuan, La Mélodie secrète. Et l'Homme créa l'univers, Paris, Gallimard, 1991, qui rappelle, p. 278, le principe anthropique de Brandon Carter: "L'univers se trouve avoir, très exactement, les propriétés requises pour engendrer un être capable de conscience et d'intelligence o>.
(18) Brandon Carter est Directeur de Recherche au CNRS (Unité 8629), Département d'Astrophysique relativiste et de Cosmologie. Sur le principe anthropique, voir aussi Sciences et avenir, hors série
n°124 ("Le sens de la vie), octobre/novembre 2000.
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