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Gilles Deleuze
Les conditions de la question: qu'est-ce que
la philosophie ?
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Que veut dire ami, quand il
devient personnage conceptuel, ou condition pour lexercice de la pensée
ou bien
amant, nest-ce pas plutôt amant. Et lami ne va-t-il pas réintroduire, jusque
dans la pensée, un rapport vital avec lAutre quon avait cru exclure de la
pensée pure Ou bien encore ne sagit-il pas de quelquun dautre que
lami ou lamant Car, si le philosophe est lami ou lamant de la
Sagesse, nest-ce pas parce quil y prétend, sy efforçant en puissance
plutôt que la possédant en acte Lami serait donc aussi le prétendant, et celui
dont il se dirait lami, ce serait la Chose sur laquelle porterait la prétention,
mais non pas le tiers, qui deviendrait au contraire un rival. Lamitié comporterait
autant de méfiance émulante à légard du rival que damoureuse tension vers
lobjet du désir. Quand lamitié se tournerait vers lessence, les deux
amis seraient comme le prétendant et le rival (mais qui les distinguerait). Cest
par là que la philosophie grecque coïnciderait avec lapport des cités
avoir promu entre elles et en chacune des rapports de rivalité, opposant des prétendants
dans tous les domaines, en amour, dans les jeux, les tribunaux, les magistratures, la
politique, et jusque dans la pensée qui ne trouverait pas seulement sa condition dans
lami, mais dans le prétendant et dans le rival (la dialectique que Platon
définissait par lamphisbetesis). Un athlétisme généralisé. Lami,
lamant, le prétendant, le rival sont des déterminations transcendantales qui ne
perdent pas pour cela leur existence intense et animée, dans un même personnage ou dans
plusieurs. Et quand, aujourdhui, Maurice Blanchot, qui fait partie des rares
penseurs à considérer le sens du mot " ami dans philosophie, reprend
cette question intérieure des conditions de la pensée comme telle, nest-ce pas de
nouveaux personnages conceptuels encore quil introduit au sein du plus pur Pensé,
des personnages peu grecs cette fois, venus dailleurs, qui entraînent avec eux de
nouvelles relations vivantes promues à létat de figures a priori une
certaine fatigue, une certaine détresse entre amis qui convertit lamitié même à
la pensée du concept comme partage et patience infinis La liste des personnages
conceptuels nest jamais close, et par là joue un rôle important dans
lévolution ou les mutations de la philosophie leur diversité doit être comprise,
sans être réduite à lunité déjà complexe du philosophe.
Le philosophe est lami du concept,
il est en puissance de concept. Cest dire que
la philosophie nest pas un simple art de former, dinventer ou de fabriquer des
concepts, car les concepts ne sont pas nécessairement des formes, des trouvailles ou des
produits. La philosophie, plus rigoureusement, est la discipline qui consiste à
créer
des concepts. Lami serait lami de ses propres créations Créer des
concepts toujours nouveaux, cest lobjet de la philosophie. Cest parce
que le concept doit être créé, quil renvoie au philosophe comme à celui qui
la en puissance, ou qui en a la puissance et la compétence. On ne peut pas objecter
que la création se dit plutôt du sensible et des arts, tant lart fait exister des
entités spirituelles, et tant les concepts philosophiques sont aussi des " sensibilia.
À dire vrai, les sciences, les arts, les philosophies sont également créateurs, bien
quil revienne à la philosophie seule de créer des concepts au sens strict. Les
concepts ne nous attendent pas tout faits, comme des corps célestes. Il ny a pas de
ciel pour les concepts. Ils doivent être inventés, fabriqués ou plutôt créés, et ne
seraient rien sans la signature de ceux qui les créent. Nietzsche a déterminé la tâche
de la philosophie quand il écrivit " Les philosophes ne doivent plus se
contenter daccepter les concepts quon leur donne, pour seulement les nettoyer
et les faire reluire, mais il faut quils commencent par les fabriquer, les
créer, les poser et persuader les hommes dy recourir. Jusquà présent,
somme toute, chacun faisait confiance à ses concepts, comme à une dot miraculeuse venue
de quelque monde également miraculeux, mais il faut remplacer la confiance par la
méfiance, et cest des concepts que le philosophe doit se méfier le plus, tant
quil ne les a pas lui-même créés (Platon le savait bien, quoiquil ait
enseigné le contraire
). Que vaudrait un philosophe dont on pourrait dire il
na pas créé de concept Nous voyons au moins ce que la philosophie nest pas
elle
nest pas contemplation, ni réflexion, ni communication, même si elle a pu
croire être tantôt lune, tantôt lautre, en raison de la capacité de toute
discipline à engendrer ses propres illusions, et à se cacher derrière un brouillard
quelle émet spécialement. Elle nest pas contemplation, car les
contemplations sont les choses elles-mêmes en tant que vues dans la création de leurs
propres concepts. Elle nest pas réflexion, parce que personne na besoin de
philosophie pour réfléchir sur quoi que ce soit on croit donner beaucoup à la
philosophie en en faisant lart de la réflexion, mais on lui retire tout, car les
mathématiciens comme tels nont jamais attendu les philosophes pour réfléchir sur
les mathématiques, ni les artistes, sur la peinture ou la musique dire quils
deviennent alors philosophes est une mauvaise plaisanterie, tant leur réflexion
appartient à leur création respective. Et la philosophie ne trouve aucun refuge ultime
dans la communication, qui ne travaille en puissance que des opinions, pour créer du consensus et non du concept
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concept comme création proprement philosophique est toujours une
singularité
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