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Apparitions des Énigmes

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Complémentarisme de
l'ethnopsychanalyse et de la phénoménologie

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(p.1- La transversalité de l’insolite
(p.2- Modèles de pensée
(p.3- L’Étrange et ses doubles : Secret, Énigme, Mystère
(p.4- Phénoménologie de l’Étrange
(p.5- 
Mondes vécus étrangers : le Visible et l’Invisible
(p.6- Padre Pio, une étude de J-M Brohm

L’Étrange et ses doubles : Secret, Énigme, Mystère

D’abord les croyances tenaces (la « foi du charbonnier »), pour ne pas dire les certitudes, de millions de personnes qui pensent véridiques, possibles ou plausibles ces réalités récusées par la communauté scientifique officielle. Il y a là un champ d’exploration considérable pour l’anthropologie, car même si l’erreur et l’illusion étaient les choses « les mieux partagées du monde », encore faudrait-il expliquer les bonnes ou mauvaises raisons de ces croyances, superstitions, etc. De ce point de vue l’investigation de l’étrange ou de l’insolite est une tâche scientifique qui ne saurait en aucune manière disqualifier les chercheurs qui osent s’aventurer dans ces contrées bizarres, sous le prétexte que les disciplines consacrées et ancrées dans leurs « champs » les négligent ou les ostracisent. Imagine-t-on sérieusement une anthropologie qui refuserait d’étudier la sorcellerie, les pratiques magiques ou chamaniques, les rites de possession ou les cultes sataniques ? Imagine-t-on une ethnopsychanalyse qui balayerait d’un revers de main dédaigneux les fantasmes, les mythes, les traditions mystiques ? Ce sont au contraire ces réalités « extraordinaires », « anormales », « insolites », « étranges », vécues par des millions de gens, qui constituent un véritable défi scientifique à relever, aux frontières de l’inconnu. Comme le rappelle Marcel Mauss, « quand une science naturelle fait des progrès, elle ne les fait jamais que dans le sens du concret, et toujours dans le sens de l’inconnu. Or, l’inconnu se trouve aux frontières des sciences, là où les professeurs "se mangent entre eux", comme dit Goethe » .

D’autre part – vaste question épistémologique – il y aurait à expliquer la persistance de ces « croyances », de certaines d’entre elles du moins, chez certains scientifiques qui ne sont pas tous marginaux ni illuminés et aussi, bien sûr, la prédominance de certaines « certitudes » ou « vérités » scientifiques – dans tous les champs du savoir – qui se sont révélées n’être que de pures croyances ou romans scientifiques, pire même, de simples affirmations dogmatiques. L’histoire des sciences est suffisamment riche en exemples de ce type pour n’avoir pas à y insister. La relativité historique des connaissances – qui ne remet nullement en cause la prétention légitime de la recherche scientifique à établir le vrai et à débusquer le faux – devrait inciter à plus de modestie et à remettre à sa place l’arrogance scientiste contemporaine. Comme la philosophie, la science moderne est en effet un « champ de bataille » où s’affrontent croyances, convictions intimes, paradigmes théoriques, hypothèses, expériences vérifiées, faits attestés, consensus provisoires, mais aussi incertitudes et ignorances majeures. Et des pans entiers de la science restent des doxa, même si celles-ci sont mieux fondées ou plus crédibles que les « croyances populaires » ou les « histoires invraisemblables » du sens commun. Les débats passionnés sur l’âge et le destin de l’univers, l’existence ou non de la pluralité des mondes habités, l’origine de l’homme (avec ses chaînons manquants), par exemple, attestent, tout autant que les querelles d’Allemands sur les « pouvoirs extraordinaires » du cerveau, les spéculations métaphysiques des neurosciences cognitivistes ou l’innéité supposée des dons intellectuels, que la science repose, au moins autant que les croyances populaires, sur des présupposés ontologiques non élucidés, sur des postulations invérifiables (du moins provisoirement), pour tout dire sur des « croyances obligatoires ».

Enfin, il faudrait pouvoir rendre compte de la persistance du problème épistémologique – ce qui est déjà en soi un problème épistémologique – des relations dialectiques entre l’avéré et le faux, le vraisemblable et l’invraisemblable, le prouvable et l’improuvable, le vérifiable et l’invérifiable, l’enregistrable et le non-enregistrable, le mesurable et le non-mesurable, le canonique et l’anomique, le normal et le pathologique (délire), le réel et le fantasme, etc. Ces catégories de pensée ne sont pas seulement des a priori immuables, transhistoriques, transcendantaux (ce qu’elles sont également, en grande partie), mais aussi des formes symboliques qui permettent de penser le monde. Et ces formes symboliques, en tant que formations spirituelles (langage, mythe, art, science, mathématiques, philosophie, religion), sont aussi bien constituées que constituantes, construites que constructrices. Ernst Cassirer rappelle opportunément la révolution criticiste de Kant qui empêche à la fois le dogmatisme et le scepticisme : « On ne décrit plus le savoir soit comme une partie de l’être soit comme sa copie, et pourtant, loin de renoncer d’autre part à sa relation à cet être, on la fonde dans une perspective nouvelle. Car c’est désormais la fonction du savoir qui construit et constitue l’objet, non comme absolu, mais comme conditionné précisément par cette fonction. Ce que nous appelons l’être "objectif", l’objet de l’expérience, n’est lui-même possible que sous la supposition de l’entendement et de ses fonctions d’unité a priori [...]. Il s’agit de montrer comment les diverses formes constitutives de la connaissance – l’impression sensible et l’intuition pure, les catégories de l’entendement pur et les idées de la raison pure – s’enchaînent les unes les autres et définissent l’organisation théorique du réel grâce à cette corrélation et cette co-détermination. Cette définition n’est pas empruntée à l’objet, mais comporte un acte de la "spontanéité" de l’entendement. Ce sont un mode et une direction spécifiques de travail formateur qui mènent à l’image du monde de la connaissance théorique. Cette image apparaît donc, dans ses principaux traits, non comme une "donnée" ou comme un produit fini que nous imposerait en quelque façon la nature des choses, mais bien comme le résultat d’une création libre et néanmoins étrangère à tout arbitraire, intégralement conforme à des lois ».

Si l’on admet que tout système de pensée tente par ses propres moyens d’avoir accès au caché (l’inconnu, l’opaque, l’occulté, l’enfoui, le refoulé, le non encore expliqué, le non encore compris, etc.), on peut également estimer qu’il constitue une recherche « savante » ou « sauvage » (quête, exploration, investigation, rumination) qui bute sur les principales figures de ce caché, lequel se révèle en se dissimulant et se dissimule en se révélant : le secret, l’énigme, le mystère. Dans ces interrogations et questionnements (hypothèses, doutes, certitudes, incertitudes) où alternent les questions sans réponses et les réponses sans questions, les secrets, les énigmes et les mystères constituent les « réalités » primordiales sur lesquelles « travaillent » nécessairement (travail de pensée, de rêve, d’invention, de deuil aussi) les systèmes de pensée, y compris évidemment les sciences dites rationalistes. Dès lors s’imposent épistémologiquement deux règles fondamentales pour la direction de l’esprit, lequel ne se réduit ni aux différentes procédures de « l’esprit de géométrie », ni aux intuitions de « l’esprit de finesse », mais comporte une infinité d’intentionnalités cognitives, perceptives, imaginatives, affectives, symboliques, créatrices, etc.

Par Jean-Marie Brohm Professeur de Sociologie - Directeur de l’IRSA - Université Paul Valéry - Montpellier III


p.4- Phénoménologie de l’Étrange

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