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"Sénèque
prétend qu'Aristote intenta à la nature un procès indigne
d'un sage, sur la longue vie qu'elle accorde â quelques
animaux, tandis qu'elle a marqué un terme si court à L'homme,
né pour tant de choses importantes. «Nous n'avons pas trop peu
de temps, lui dit-il ; nous en perdons trop.» Certes, ce n'était
pas un reproche à faire au plus laborieux des philosophes... «La
vie serait assez longue, et suffirait pour achever les plus
grandes entreprises, si nous savions en bien placer les
instants.» Cela est-il vrai? La course de notre vie est déjà
fort avancée lorsque nous sommes capables de quelque chose de
grand ; et celui qui avait formé le projet de te faire admirer
des Français, en leur mettant ton ouvrage sous les veux, est
mort avant que d'avoir mis la dernière main à son travail ?...
Sénèque, adressez ces reproches aux hommes dissipés ; mais épargnez-les
a Aristote, épargnez-les vous-même, et à tant d'hommes célèbres,
que la mort a surpris au milieu (les plus belles entreprises. Je
suis bien loin de sentir comme vous : je regrette que vos
semblables soient mortels.
Je
n'aurais pas de peine à trouver dans Sénèque plus d'un
endroit où il se plaint de la multiplicité des affaires, et de
la rapidité des heures. L'animal sait, en naissant, tout ce
qu'il lui importe de savoir : l'homme meurt lorsque son éducation
est faite.
Je
ne suis pas plus satisfait de ce qu'il vient de dire à
Aristote, que de ce qu'il va dire à Paulinus.
«Songez
à combien d'inquiétudes vous expose un emploi aussi considérable
: vous avez affaire à des estomacs qui n'entendent ni la raison
ni l'équité : vous êtes le médecin d'un de ces maux urgents,
qu'il faut traiter et guérir à l"insu des malades.
Croyez-vous qu'il y ait aucune comparaison entre passer son
temps à surveiller aux fraudes des marchands de blé, a la négligence
des magasiniers, à prévenir l'humidité qui échauffe et gâte
les grains, à empêcher que la mesure et le poids n'en soient
altérés ; et vous occuper de connaissances importantes et
sublimes sur la nature des dieux, le sort qui les attend, leur félicité
?» Je répondrais à Sénèque : Non, je ne compare pas ces
fonctions ; c'est la première qui me paraît la plus urgente et
la plus utile... «On ne manquera pas, dites-vous, d'hommes
d'une exacte probité, d'une stricte attention.» Vous vous
trompez: on trouvera cent contemplateurs oisifs, pour un homme
actif; cent rêveurs sur les choses d'une autre vie, pour un bon
administrateur des choses de celle-ci. Votre doctrine tend à
enorgueillir des paresseux et des fous, et à dégoûter les
bons princes, les bons magistrats, les citoyens vraiment
essentiels. Si Paulinus fait mal son devoir, Rome sera dans le
tumulte. Si Paulinus fait mal son devoir, Sénèque manquera de
pain. Le philosophe est un homme estimable partout; mais plus au
Sénat que dans l'école; plus dans un tribunal que dans une
bibliothèque; et la sorte d'occupations que vous dédaignez est
vraiment celle que j'honore; elle demande de la fatigue, de la
fatigue, de la probité: et les hommes doués de ces qualités,
vous semblent communs !
Lorsque j'en verrai qui se seront fait un nom dans la
magistrature, au barreau, loin de croire qu'ils ont perdu leurs
années pour qu'une seule portât leur nom, je serai désolé de
n'en pouvoir compter une aussi belle dans toute ma vie. Combien
il faut en avoir consumé dans l'étude, et dérobé aux
plaisirs, aux passions, au sommeil, pour obtenir celle-là. Sage
est celui qui médite sans cesse sur l'épitaphe que le doigt de
la justice gravera sur son tombeau.
Turannius
a abdiqué les places où il servait utilement sa patrie, est
s'est condamné au repos, quand il avait encore des forces
d'esprit et de corps; et lorsque Turannius se fait mettre au
lit, et pleurer par ses gens, comme s'il eût été mort,
Turannius vous paraît ridicule? Dans un autre moment, vous
eussiez dit que Turannius avait fait de lui-même, et de ceux
qui quittent la république trop tôt, une satire forte, une
critique sublime.
«
Si quelques-uns de vos concitoyens ont été souvent revêtus
des charges de la magistrature, ne leur portez point envie» -
J'y consens, il ne faut porter envie à personne. - «S'ils se
sont rendus célèbres au barreau, ne leur portez point envie.»
- Et pourquoi ! - «C'est qu'ils ont acquis cette célébrité
aux dépens de leur vie. - Et quelle est la célébrité qu'on
acquiert autrement? - «C'est qu'ils ont perdu leurs années.»
- Quoi, les années consacrées au bien général sont des années
perdues : - «Les hommes obtiennent plus facilement de la loi,
que d'eux-mêmes, la fin de leurs travaux.» - Je les en
loue. - «Personne ne pense à la mort. - Il est
bien de penser à la mort, mais afin de se hâter de rendre sa
vie utile.
C'est
un défaut si général, que de se laisser emporter au-delà des
limites de la vérité, par l'intérêt de la cause qu'on défend,
qu'il faut le pardonner quelquefois à Sénèque.
Je
n'ai pas lu le chapitre 3 sans rougir: c'est mon histoire.
Heureux celui qui n'en sortira point convaincu qu'il n'a vécu
qu'une très petite partie de sa vie !
Ce
traité est très beau : j'en recommande la lecture à tous les
hommes; mais surtout à ceux qui tendent à la perfection dans
les beaux-arts. Ils y apprendront combien ils ont peu travaillé,
et que c'est aussi souvent à la perte du temps qu'au manque de
talent qu'il faut attribuer la médiocrité des productions en
tout genre."
Denis
Diderot |