° Philosophie Classes prepas > Le Mal

PHILOSOPHIE - CLASSES PREPAS par J. Llapasset

LE MAL par Jean Louis Blaquier

Dé-cisions du Mal : philosopher, psychanalyser

Pages :  1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6 - 7 - 8 - 9 - 10 - 11  - 12 - 13 -

7

Site Philagora, tous droits réservés ©
_____________________________________________
 

  • 4. Du moindre Mal?

La césure, la cision du sujet d'avec l'Autre, la coupure du sujet par l'objet est la condition de toute décision éthique puisque c'est le style qui définit l'humain sur fond de "l'insondable décision de l'être ": le parlêtre suppose la traversée paradoxale des codes au lieu de l'Autre à rebours de la fidélité exclusive à un faux événement (l'attitude religieuse radicale). Le simulacre vide le sujet du style de sa consistance ontologique, être " quelqu'un ", il prépare l' amour de toutes les servitudes, celles de nos destins amoureux comme celui de nos engagements politiques, qui, dans le fond, sont aussi de grandes histoires d' amour ! 
L'Autre de la culture, de la religion, des catégories sociales, sexuelles… La cause de la croyance au Mal traduit, trahit une confusion logique ; le procès identitaire n'est pas le processus de l'appartenance, fusse-t-elle appartenance légitimée à un collectif, une hiérarchie d'exception, politique, intellectuelle, scientifique, artistique, religieuse…

Faut-il penser que les nouvelles technologies vont réduire le Mal, nous faire aller tous, collectivement vers un moindre Mal ? mais voilà que De nouveaux supports techniques libère une vitesse de virtualisation, de déterritorialisation à l'égard des anciens codages : la hiérarchie institutionnelle, le territoire étatique, la carte d'identité nationale subissent une réduction d'influence, de nouvelles évidences naturelles prennent formes. Une véritable révolution moléculaire à l'échelle planétaire de nos sociétés ouvre de nouveaux espaces publics de libre rencontres, de coopération dans l'invention, le bricolage : la transversalité, le décloisonnement, la dé-hiérarchisation, la connection de plus en plus grande de chacun avec chacun, de tous avec tous. Les meilleurs selon le genre d'être ou le mode d'existence, d'agir… peuvent désormais se rencontrer dans le cyberspace selon des seuils de consistance existentiels étonnants. La forge du lien social est électronique, à l'image déjà là de nos futures agoras, de nos forums de discussions, espaces lisses de décisions en prise virtuelle comme jamais avec les multitudes du socius. L'Autre du virtuel a toujours existé ne serait-ce que comme processus fantasmatique inconscient qui pilote le désir mais voilà qu'il a rencontré son principe historique de réalisation objectif, technique et scientifique avec la révolution cybernétique. Pour le plus jeune anthropologue contemporain des techniques, Pierre Lévy, le cyberspace devient l'enjeu d'un moindre Mal possible, l'amplificateur des richesses au sens le plus large, démocratique générateurs de nouvelles transparences qui décodent d'anciennes servitudes : l'assignation à la résidence d'Un territoire, d'UNE identité, d'UNE fonction. Le pivot de toute économie, la subjectivation réelle des individus, leur force inventive réelle reste encore invisible, non quantifiable en tous cas, pour la plupart de nos contemporains, tant les multitudes ont toujours été le trou noir, l'ignorance grise de toute philosophie politique réelle : l'intelligence collective. Il s'agit de faire passer à la dé-cision l'intelligence collective puisque l'intelligence fut longtemps l'attribut monadique du sujet privé et isolé de nos mythologies. Internet par exemple n'est pas la privatisation mondiale de l'ego sauf évidemment dans sa dimension du culte consumériste mais la conquête d'un nouvel espace déterritorialisé de subjectivation et d'invention démocratique. 

Le discours philosophique, celui de la religion, de la science, les pratiques esthétiques, le savoir analytique lui-même à l'interstice des sciences humaines ne constituent-ils pas, après les pratiques religieuses et esthétiques, des blocs irréductibles d'intelligences collectives ? De toute part, émergent des logiques de compétition, de rivalités, de " prétendants " comme le dit Deleuze rappelant ainsi le lien étroit entre philosophie et démocratie, ou encore des logiques d'association, de coopérativité, héritières rebelles du mouvement ouvrier. La dé-cision du Mal suppose la mise en acte de l'axiome de Marx : nous sortons à peine de la préhistoire. Sortir de la multitude des malheurs : des couloirs de la mort de l'Afrique aux USA, ceux de faim, de la maladie, de l'injustice révoltante n'est pas un fantasme éternitaire de Paradis perdu. Ce n'est pas le capitalisme, l'échange monétaire qui, en soi, est au principe du cauchemar de la misère. Le secret de la richesse, de ce Marx nomme la " vie riche " n'est pas le capital financier mais l'intelligence collective qui frappe d'obsolescence toute forme traditionnelle de transcendance dans l'ordre des pouvoirs et l'ordonnancement des territoires. La logique du discours subvertit la logique des lieux tout en produisant de nouvelles conditions pour X sujet à la " présence réelle " berceau fertile pour tout sujet d'un singulier universel concret.


Notes:
C'est Gibson, auteur déjà classique de science fiction, qui dans le Neuromancien utilise ce terme pour la première fois remarque de Pierre Lévy dans son introduction à l'anthropologie du Cyberspace.