° Rubrique philo-prepas > Le corps

Le corps Classes prépas par J. Llapasset

Le corps: du côté de chez Marcel Proust 

P.1 Tout comme un arbre ... - P.2 Pistes de recherche

Philagora tous droits réservés

_____________________

Il serait vain de croire qu'on puisse jamais aimer autre chose que soi, que nos représentations puissent être accordées à une réalité extérieure: le croire c'est se noyer dans l'illusion. De même que tout ce qui arrive au corps d'un arbre s'effectue par son corps comme s'il était une monade, tout ce qui arrive à l'homme pousse de lui, de son corps, parce que son corps est le médiateur: je suis mon corps et je vois donc mon monde tel que je suis. On s'en convaincra à la lecture de cette affirmation (Proust, Pléiade, tome 1, page 907): "Nous sommes comme des arbres qui tirent de leur propre sève le noeud suivant de leur tige l'étage supérieur de leur frondaison."
Pour éclairer cela, remontons à Schopenhauer (Le Monde comme Volonté et comme Représentation, traduction Burdeau, page 368): "Un arbre n'est que la manifestation ... d'un seul et même effort."

 Tout le XX è siècle est voué à l'étude du corps subjectif: le début est un prélude, non seulement parce qu'on enseigne à Proust (et à d'autres) Maine de Biran mais aussi parce que la lecture de Schopenhauer semble la propédeutique nécessaire à toute culture.
En écho, dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche fustige ceux qui méprisent et dénigrent le corps, les contempteurs du corps: "Derrière ta pensée et tes sentiments se tient ton corps et ton soi dans le corps, la terra incognita. Pourquoi as-tu ces pensées et ces sentiments? Ton soi dans le corps veut par là quelque chose."
Schopenhauer,en affirmant que le corps entier n'est que la volonté objectivée c'est à dire devenue perceptible, substituait au "je peux" triomphant de Maine de Biran un "je subis ma force", à l'aspect paradoxal: au fondement du "je peux" y aurait-il une passion, avec pour conséquence que le soi non seulement habite dans le corps mais est ce corps? Je suis mon corps, et dans ces conditions l'affection , la perception, la représentation relèvent d'une perspective mienne.  Ceci revient à dire que "nous ne pouvons jamais sortir de notre peau." (Schopenhauer, Ibidem, page 751).

 Ainsi, Marcel Proust explorant les voies ouvertes par Schopenhauer, les établissant pour ainsi dire par l'expérience de la corporéité, veut montrer que si nous ratons les êtres c'est que tout est tiré de soi.
Comprenons  qu'en partant ainsi d'une subjectivité corporelle, en en faisant le creuset de notre rapport au monde, on mesure la sensation à l'aune de l'unique et du solitaire, du peintre d'un monde qui ne sera jamais que son propre monde: le corps est la règle de son monde, ce qui l'enferme et l'emprisonne beaucoup plus sûrement que des barreaux, ce qui  livre l'individu sans défense aux pièges de l'espèce et d'un vouloir vivre qui l'utilise.
D'où une alternative tragique pour celui qui est traversé par le désir, un désir toujours fou, l'exigence du vivre ensemble dans la compréhension: "Exister pour un autre c'est être représenté, exister en soi c'est vouloir" affirmait Schopenhauer ( Ibidem, page 985). Quelle vanité que de vouloir remonter de la représentation à l'être, si la représentation ne tient que de la subjectivité corporelle, quelle illusion de croire que la réalité pourra être comprise alors que c'est nous qui lui prescrivons des apparences. Si nous prenons pour la réalité ce que notre corps engendre de rêves et de fantômes, nous serons toujours déçus par la résistance finale: "Finissez ou je sonne" (Proust, Pléiade, 1 p. 933) dira la jeune fille malade, aux joues rouges de fièvre, sur laquelle le narrateur, enflammé par ses représentations, se précipite pour déposer un baiser.

Page 2: Pistes de recherche

Joseph Llapasset ©