° Rubrique philo-fac

- PHILO RECHERCHE - FAC

Michel HENRY et Emmanuel LEVINAS

  • 1- Autrui et l'affectivité comme immanence.
    2- Rencontre avec Michel Henry 15 mars 2002

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 1- Autrui et l'affectivité comme immanence.  

Commencer par mesurer la distance entre deux oeuvres de Lévinas, Totalité et infini; Autrement qu'être ou au-delà de l'essence: un mouvement, de la transcendance à l'immanence, de l'extériorité à l'intériorité:

1- Totalité et Infini: transcendance; extériorité; paternité. Autrui semble irréductible: l'extériorité se révèle source d'aporie car comment rejoindre ce qui a été définitivement éloigné? Lévinas est contraint de recourir à un troisième terme, la médiation de l'Infini. Grande difficulté: ne va-t-on pas multiplier les intermédiaires à l'infini? Comme dans une mauvaise comédie. (voir Timée de Platon)

2- Autrement qu'être ou au-delà de l'essence: immanence; intériorité; maternité. Mouvement de radicalisation, vers les racines, un moi affecté à l'origine par autrui: connaissance comme naissance contemporaine du moi et d'autrui. L'artifice du troisième terme n'est plus nécessaire.

3- incontestablement l'aporie de Totalité et Infini est dépassée par un changement total de cap: on cherche dans l'immanence de l'intériorité ce qu'on cherchait dans la transcendance de l'extériorité.

Précisons l'apport de Michel Henry:

   L'essence de la manifestation de Michel Henry opère un puissant mouvement de radicalisation, vigoureux effort d'une problématique soucieuse de guider vers un problème derrière la simple question: qu'est-ce que l'apparaître? Pour Michel Henry cette question est prisonnière de la pensée grecque fascinée par la lumière et par l'opération qu'elle permet: voir: le phénomène est mis à distance par l'acte de transcendance, "un trou de lumière". Il ne s'agit que de voir. Il faut comprendre que la visée de l'apparaître n'est pas une radicalisation suffisante: Michel Henry pose la question radicale, la question de la question: comment l'apparaître se phénoménalise-t-il? ou encore: Qu'y a-t-il avant l'extériorité de l'être au-dehors? L'auto-affection de l'acte de transcendance, répond Michel henry, comme une matrice originelle et invisible, le principe qui fonde l'être, l'épreuve de soi. Sans l'auto-affection on s'enferme dans l'aporie du visible et dans la stratégie de l'appel à un troisième terme.
   Si la phénoménologie classique est nécessairement aporétique c'est parce qu'elle s'enferme dans l'ekstase et que la vie a un statut inek-statique.
Michel Henry montre donc la faillite de l'intentionnalité sur le terrain où elle semble le mieux assurée: l'ouverture à l'altérité. L'intersubjectivité n'est possible que grâce à un milieu, la vie comme épreuve de soi.

Lévinas change de route et reste lui-même:

   Lévinas découvre L'essence de la manifestation et réalise qu'il s'égare dans une phénoménalité créée par l'ekstase et dans une temporalisation qui condamne l'être à être toujours hors de soi. Autrui, comme tout autre, n'est alors qu'un mirage du voir.
Autrui ne vient donc pas du dehors mais il en gestation dans le sujet comme dans une mère.
Lévinas proclame alors que l'ouvrage de Michel Henry est "exceptionnel", "admirable", "incontournable".
   C'est bien l'impact d'un écrit, L'essence de la manifestation de Michel Henry, qui permet la communication entre les deux auteurs. Lévinas est en accord sur le mouvement (même) et en désaccord sur le terme du mouvement (autre). Autant dire qu'autrui (le mouvement de radicalisation opéré par Michel Henry) va l'obséder alors même qu'il poursuit son chemin dans un effort pour radicaliser Michel Henry et "dé-couvrir", en deçà de l'épreuve de soi, comme si "la signification précède l'essence" (Autrement qu'être p.16). C'est l'impact d'une pensée autre qui provoque chez Lévinas l'accord sur la nécessité du mouvement de radicalisation et un désaccord: au bout du mouvement il n'y a pas le soi qui ne peut échapper à soi (thèse de Michel Henry) mais le soi obsédé par autrui (thèse de Lévinas). Lévinas reste donc dans l'éthique et pense retrouver l'éthique en deçà de l'essence.
Si pour Michel Henry le moi s'origine dans le soi, Lévinas origine le moi comme affection par autrui, non par un lien de causalité extérieure, mais comme source du moi, ce qui le fait surgir, ce à quoi on n'échappe pas, ce qui obsède au risque que l'obsession dégénère en psychose.
Reste que pour Michel Henry "le soi du sentir ... qui rend possible l'affection par l'être étranger, réside dans l'essence" (L'essence de la manifestation p.512),
alors que pour Lévinas "L'essence de la communication n'est pas une modalité de l'essence de la manifestation" (Autrement qu'être p.62).

Concluons provisoirement que la pensée d'autrui (L'essence de la manifestation de Michel Henry) a permis à Lévinas de choisir et de poursuivre sa route. "C'est toi qui le diras". Il sera intéressant de poursuivre ce travail, sur l'intersubjectivité par l'intermédiaire d'un écrit, en demandant à Michel Henry ce que la lecture de Lévinas lui a apporté...  

2- Rencontre avec Michel Henry 15 mars 2002

Joseph lui pose aussi une question: que vous a apporté Lévinas? 

Avec confiance il répond: "J'ai admiré l'homme qui est un des rares à avoir osé être lui-même dans un milieu où règne parfois le psittacisme. Évidemment c'était rafraîchissant. Au demeurant tout ce que j'ai pu lire de lui m'a vivement intéressé, même si cela n'a pas changé l'orientation de ma pensée. J'ai respecté sa pensée, comme il a respecté la mienne et il ne faudrait pas exagérer l'influence que mon oeuvre a pu avoir sur son oeuvre; même si à un moment, nous nous sommes rencontrés. A sa mort, plusieurs de ses étudiants se sont tournés vers moi, ce qui a engendré de fructueux échanges, chacun restant soi-même."