Quand Merleau-Ponty affirme dans l'Oeil et
l'esprit: "C'est en prêtant son corps au monde que le
peintre change le monde en peinture", il s'oppose à
cette affirmation de Heidegger dans L'origine de l'oeuvre
d'art: "Toutes les oeuvres d'art ont ce caractère de
choses." Il s'agit bien d'une présence de la chose.
Pour Heidegger, corps et sensible se sauraient déterminer ce
qu'est une oeuvre d'art.
Kant semblait bien avoir établi que la beauté
ne réside pas dans la perfection d'une oeuvre d'art dont nous
aurions une saisie confuse, qu'elle n'est pas objective, qu'elle
n'est pas dans l'oeuvre belle mais dans ce que l'oeuvre suscite
chez le sujet, une satisfaction sans mélange (c'est beau) ou
une satisfaction mélangée d'attrait et se répulsion (c'est
sublime). Dans les deux cas, ces satisfactions sont issues de
l'activité subjective des facultés du sujet, sensibilité et
entendement dans le beau, imagination et raison pour le sublime.
Le sous- bassement de la réflexion de Kant
est sa théorie de l'objectivité, de la connaissance comme détermination
par un concept d'une intuition sensible, qui enferme dans un
cercle de finitude le sujet puisqu'il ne retrouve dans l'objet
que ce qu'il y a mis. Dans ces conditions il ne peut y avoir de
connaissance que par concept et, n'ayant pas de concept pour déterminer
la beauté d'une oeuvre, le jugement esthétique ne peut être
que réfléchissant: il réfléchit c'est à
dire il cherche.
Quant à la raison elle ne peut que penser, et
elle doit bien admettre l'hypothèse d'un substrat intelligible
"dont le concept est seulement une Idée et ne permet
nulle connaissance véritable." Il ne peut donc y
avoir aucune connaissance sans concept et aucune connaissance de
la beauté objective d'une oeuvre. C'est dire que le
champ de la raison pure est singulièrement limité,
restreint, dans ses prétentions de connaissance ...
Entre l'oeuvre d'art comme chose dans la présence et sa réception
par la sensibilité, Kant choisit la subjectivité, la faculté
de ressentir du plaisir ou de la peine.
Une esthétique comme réflexion sur
le beau sensible est la seule pensée de l'art qui soit
possible.
Des maîtres comme Heidegger, Bergson, Merleau-Ponty,
Michel henry, ont tenté d'échapper à la représentation que
l'auteur de La critique de la raison pure avait si
fermement établie. Chacun de ces auteurs a pris une orientation
différente et nous pouvons essayer de cerner celle de Heidegger
et celle de Merleau-Ponty.
En effet, pour échapper à cet encerclement,
à cette finitude, à cette interdiction, à cette privation de
l'être, il faudrait s'affranchir de l'objectivité de l'objet
celle qui marque profondément les présupposés de l'esthétique
kantienne. Dans les deux textes proposés à votre lecture,
Heidegger et Merleau-Ponty ont tous les deux "dans le
collimateur" la théorie de l'objectivité:
- Heidegger pose comme condition, pour
traiter la question de l'oeuvre d'art, l'évacuation de l'esthétique.
Il s'agit de retourner à ce qu'il considère comme la techné
grecque, dévoilement de l'étant, source d'étonnement, essence
du savoir.
La techné n'est pas la technique moderne car la technique
moderne n'est que le dernier avatar de l'objectivité qui
manipule, détruit, sépare, et plonge l'homme moderne dans
l'effroi. Evacuer l'esthétique, c'est d'ailleurs du même coup
évacuer l'objectivité dont elle est nourrie: elle sépare définitivement
l'homme du monde et se trouve être l'alliée de la technique:
technique et esthétique sont des conséquences de l'objectivité.
- Pour Merleau-Ponty, il s'agit aussi de
sortir du cercle de la représentation en poussant ferme du côté
de l'esthétique au point de remanier complètement ce concept.
Un sentir originaire, celui du corps opérant, "un
entrelacs de visions et mouvements", forment un tissu
.. Il faudra donc enlever à l'oeuvre d'art son caractère
d'objet en la dé-soeuvrant.
On saisit mieux l'opposition:
Heidegger => Désensibilisation
Merleau-Ponty => Désoeuvrement
Mais le combat est le même contre la représentation et la théorie
de l'objectivité kantienne.
C'est que ces deux grand textes, de deux
grands lecteurs de Husserl , se rejoignent souvent:
- Ils ont le même horizon: l'interprétation
de la vérité. L'oeuvre d'art comme mise en place d'un monde.
- Ils traitent de la même question: la
question de l'oeuvre d'art.
- Ils ont la même conviction: c'est dans
l'histoire de la philosophie que s'inscrivent les oeuvres d'art.
- Ils ont la même méfiance de l'objectivité et de la représentation.
Ils n'en sont pas moins radicalement opposés:
- Heidegger évacue l'esthétique que Merleau-Ponty remanie
- Merleau-Ponty, dans un mouvement dont la forme est kantienne
(pas le contenu puisqu'il refuse le concept kantien d'esthétique),
reflue de l'oeuvre d'art vers le corps propre au point de faire
coïncider l'art et le sentir en ce que tous deux sont des
écarts.