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- MÉDECINE - par Joseph Llapasset

(Sciences Humaines et Sociales - S H S)

Normativité médicale, normativité sociale 
http://www.philagora.net/medecine/normativite.htm 

Pédagogie par objectifs: 
Objectif: faciliter la lecture: Le normal et le pathologique de Canguilhem.
(Pages 66 et 67)

Site Philagora, tous droits réservés ©

__________________

 

On le sait, le progrès de la science tient à son postulat d'objectivité qui entraîne la mathématisation des théories (ensemble d'hypothèses), ce qui permet la déduction d'une prévision (observation théorique mesurable) et l'expérimentation pour comparer la mesure prévue à la mesure réelle obtenue. C'est dire que, dans une telle perspective, le progrès de la science implique non seulement la méthode quantitative (réduction à la quantité) mais aussi l'expérimentation.
Or la méthode quantitative et l'expérimentation posent des problèmes dans la pratique médicale, des problèmes épistémologiques et des problèmes d'éthique:

- La réflexion sur la science quantitative relève en effet qu'elle exclut les concepts qualitatifs en réduisant tout à la mesure, que son efficacité est inversement proportionnelle aux nombres de concepts qualitatifs qu'elle ignore.
- L'éthique s'interroge sur la pente qui conduira à traiter le patient comme un objet d'expérimentation, pour sauver de nombreuses vies ... cette interrogation suffit à distinguer l'éthique de la morale: la morale ne s'interroge pas mais commande universellement, a priori, catégoriquement, quel que soit l'espace ou le temps, quel que soit le contexte: elle n'entrera pas dans la justification de l'excision en fonction d'un contexte culturel.
La question que pose l'éthique est la suivante: le rationnel est-il conforme aux fins que la société estime souhaitables.

 En bref, l'épistémologie nous révèle que la réduction au quantitatif peut certes faire progresser la science, mais, dans la pratique et singulièrement dans la pratique médicale, elle peut obtenir exactement le contraire de l'effet attendu puisqu'elle néglige les concepts qualitatifs. L'éthique fait apparaître que l'expérimentation demande à être encadrée, et tend donc à l'établissement de normes dont des institutions tenteront d'assurer le respect: il s'agit bien ici de normativité médicale.

 L'intérêt de l'ouvrage de Canguilhem c'est de dénoncer la réduction du pathologique au physiologique et d'établir le rapport entre le normal et le pathologique: faire apparaître que le pathologique est le résultat d'une qualification (consciente ou inconsciente) qui est fonction d'une norme sans laquelle parler de plus ou de moins n'a pas de sens: voilà ce qui sauve l'individu ou ce qui devrait le sauver dans toute pratique médicale.

   Comme on l'a fait remarquer, à propos des idées de Broussais,  c'est par rapport à une norme que l'on peut parler, dans l'ordre de fonctions et des besoins physiologiques, de plus et de moins. L'hydratation des tissus est, par exemple, un fait susceptible de plus et de moins; la teneur du sang en calcium également. Ces résultats quantitativement différents n'auraient aucune qualité, aucune valeur, dans un laboratoire, si ce laboratoire n'avait aucun rapport avec un hôpital ou une clinique, dans lesquels ces résultats prendront valeur ou non d'urémie, valeur ou non de tétanie. Parce que la physiologie est  l'interférence du laboratoire et de la clinique, deux points de vue sur les phénomènes biologiques y sont adoptés, mais cela ne veut pas dire  qu'ils puissent se confondre. Substituer à un contraste qualitatif une progression quantitative ce n'est pas pour autant annuler cette opposition.
Canguilhem, Le normal et le pathologique, PUF, 1966, page 67

 Du point de vue strict de la quantité normal et pathologique ne diffèrent pas puisqu'ils sont réduits à une commune mesure: on les a rendus homogènes. De ce point de vue le pathologique ne diffère donc du normal que par une différence quantitative: ainsi on croit différencier de manière incontestable le sain et le pathologique par une simple différence, par exemple de teneur en glucose en ce qui concerne le diabète.
Mais, cela revient à ignorer les concepts qualitatifs, à réduire le pathologique au physiologique, le pathologique n'étant qu'une variation de l'état physiologique.

 Lorsqu'on dit que la quantité se change en qualité, on quitte la science et on utilise un concept philosophique: en fait on a mis inconsciemment la qualité dans la quantité, ce qui permet de la faire surgir au bon moment. Demandons-nous à partir de quand un homme est chauve: à partir de quel nombre exact de cheveux tombés ...
Cela revient à dire que normal et pathologique n'ont aucun sens à l'échelle où l'objet biologique est décomposé en équilibres colloïdaux et en solutions ionisées. Le qualifier de normal et de pathologique c'est lui donner une qualité qu'il n'a pas en lui même, qu'il ne peut avoir puisqu'il est connaissance réduite au quantitatif.
Le plus et le moins commencent à exister (être pour quelqu'un) quand ils sont mis en rapport avec une norme qui permet toujours d'apprécier, de juger, d'approuver ou de désapprouver. La norme est une uniformité partagée: urémie, tétanie ...

 Il faut donc se garder de mêler le point de vue mécaniste déterministe du quantitatif et le point de vue qualitatif comme appréciation concrète des différences.
Comprenons que ceux qui veulent rester aveugles au qualitatif dans leur pratique (omission de entretien préalable à tout diagnostic), ceux qui se précipitent sur les examens biologiques, sont le plus souvent condamnés à l'échec dans leur pratique. C'est qu'ils ont décidé de rester aveugle à des phénomènes nécessaires à l'établissement d'un diagnostic bien ajusté au patient. Le bon spécialiste sera celui qui après avoir regardé le dossier posera cette question, apparemment surprenante: qu'attendez-vous de moi? 
Demander à un patient ce qu'il attend c'est se préparer à recevoir un point de vue subjectif qui peut être très éclairant.

 Parce que les concepts de normal et de pathologique sont nécessaires il faut renoncer à les déterminer par la seule méthode quantitative , par une mesure qui n'est pas homogène à la norme, et qui prend son sens de la norme.

Joseph Llapasset ©

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