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MARE NOSTRUM

Alexandrie, ma Méditerranée.

par Edouard Al Kharrat.

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Pour moi, la Méditerranée n'est pas l'équivalent, ni le symbole de la mère ou de la femme; je ne me jette pas dans ses flots comme il arrive que l'homme se jette sur le sein tendre et accueillant de sa femme, ou comme l'enfant se blottit au giron de sa mère, et ses vagues ne sont pas le lieu où je viens chercher la sécurité, où je goûte le repos, abandonné à l'étreinte amoureuse...
Et bien qu'elle exerce sur moi un charme irrésistible, c'est plutôt sous les espèces d'un père sévère que, même en ses moments de calme et de sérénité, elle m'apparaît. C'est un être inquiet et inquiétant, dont la colère suit rapidement l'éclat tranquille de ses vaguelettes, un être dont je n'ai pu, ni ne pourrai jamais mesurer les profondeurs, cachées sous la surface tour à tour paisible et furieuse. Cependant je ne puis me tenir à distance de ses sortilèges. Je m'en approche, avec beaucoup de précaution, puis m'en éloigne, et m'en approche à nouveau.

Ses appels m'obsèdent et rien ne vaut contre le chant séducteur des sirènes, ni de me boucher les oreilles avec de la cire, ni de me lier au mât du navire d'Ulysse...

L'écho de ses vagues heurtant les pierres blanches du port oriental résonne toujours en moi, depuis la prime jeunesse, et je ressens encore sur le visage et le cou l'humidité des embruns dont étaient saturés les lumineux matins d'hiver. 

Le mythe de la Méditerranée, pour moi, est personnel et même intime, et tout ensemble, il se trouve issu d'un passé très ancien toujours vivant, constitué par l'héritage égyptien, hellénique, antéislamique, où Sindbad parcourt les flots des contes. 

Ce passé mêle sa respiration à celle de de mon imaginaire personnel, il se transforme et revêt des masques en pleine liberté, tout en gardant cette essence mystérieuse que je ne sais déchiffrer; c'est un mythe aux traits contemporains, et éternels.
C'est le mythe d'une mer que j'aime et que je crains. De la jetée, je constate qu'elle est là depuis le commencement des temps, avec elle, je me recrée moi-même, à chaque instant, et je constate que j'existe dans l'intemporalité.
Pour moi, la Méditerranée ne possède pas seulement une dimension géographique, une dimension historique, archéologique, elle n'est pas seulement culture et civilisation, et rencontre et combat des civilisations, plus que tout cela, elle est question, métaphysique et intime à la fois. Est-elle l'inconnu inconnaissable, ou l'éternité sans rivages? Elle est plutôt un état spirituel, portant une substance poétique.
Je me disais: "la Méditerranée n'est pas seulement une métaphore poétique, ou une nostalgie romantique. La faim, la misère, la lutte pour l'existence sont des réalités sur ces rivages, où viennent séjourner les bourgeois et les nouveaux riches... Le rocher des mouettes, de Glymenopoulo au Meks, est un rocher solide, la terre y est de safran..."
Ce petit bateau à la proue allongée, qui semble osciller sur une ligne parallèle à la plage, c'est le singe divin qui en tient le gouvernail, un singe trapu et avisé... Est-ce sur ce bateau que je dois embarquer, conduit par un animal divin? un animal qui, en vérité, loge au-dedans de moi, et se manifeste sous des formes diverses.
Ces figures féminines, ces filles d'Alexandrie, ces filles de la Méditerranée, ont traversé ma vie, mais elles ne sont pas passées en vain, elles demeurent, toujours présentes, et m'accompagnent sur cette ligne paradoxale qui court entre deux éternités, il me semble les voir à contre-jour, figures charnelles et sombres, aux seins dressés comme des fruits mûrs.
Des colombes glissent d'un vol assombri et horizontal qui rase la crête des flots.
Vais-je faire de tout cela une allégorie un peu naïve? N'aurai-je jamais fini de pratiquer la métaphore? ou bien la métaphore n'est-elle pas, justement, le coeur de tout cela?
Et pourtant, la Méditerranée, pour moi n'est pas une simple allégorie, sa matérialité évidente, son immensité, ne peuvent se prêter à un jeu esthétique -aussi important, aussi sérieux que soit ce jeu -
Il n'y a pas de rémission à la cruauté du monde, sur ces rivages et sur tous les rivages de la vie, cruauté définitive et absolue, que rien ne compense ni n'explique. La pulsation de mon sang bat dans la solitude et le silence; souffrance et larmes, qui ne cessent de couler, et, de toute façon, n'intéressent personne.
Aussi bien, cette cruauté, qui est un des traits de cet espace méditerranéen, comme elle est un trait de la vie en général, ne va-t-elle pas sans une vitalité puissante et toujours renouvelée, qui s'abreuve tout ensemble aux sources archéologiques et à la modernité contemporaine, une vitalité nourrie d'anciennes cultures qui, dans leur diversité, constituent une identité comme sa pluralité même, parfois contradictoire, empêche de devenir monolithique. Et les vestiges hérités de très anciens patrimoines qui constituent cette identité ne sont pas tant des choses du passé que des éléments toujours actifs et dynamiques de la culture présente.
Je pense que la Méditerranée possède une culture, une dynamique, qui se caractérisent, outre la cruauté et le conflit, par des qualités tout à fait spécifiques: le sens de la beauté de la vie et des joies de la connaissance, l'ivresse de l'amour, et surtout, la faculté de mettre aux mesures de l'homme l'absolu dans ce qu'il a de plus élevé, qu'il s'agisse de l'absolu issu du désert ou de celui qui apparaît dans la montagne. L'esprit méditerranéen n'apprivoise pas tant la sauvagerie de l'absolu qu'elle ne l'humanise, faisant un état humain de sa divinité. Une synthèse unifiante s'opère entre le divin et l'humain. C'est là l'héritage de l'orthodoxie copte alexandrine, qui s'oppose aussi bien à l'orgueil théologique occidental, par exemple, qu'à l'écrasement de l'individu proposé par l'hindouisme.
L'Olympe n'est pas très loin des rivages de la Méditerranée, et les conflits, et les ruses divines dont il est le théâtre demeurent dans le cadre de la mesure humaine. La culture hellénistique d'Alexandrie reste proche de la clarté athénienne, synthèse harmonieuse de l'idéalisme de Platon et du réalisme d'Aristote.
Si je me sens véritablement le lointain descendant de Callimaque, d'Apollonius, de Théocrite, des poètes du musée d'Alexandrie, c'est que je suis méditerranéen tout autant qu'égyptien du Saïd (Haute-Egypte), paien et copte tout ensemble, égyptien et arabe, et l'imaginaire méditerranéen se manifeste chez moi par une sorte de romantisme grave, par une ivresse bucolique qui ne néglige pas, d'ailleurs, la vie quotidienne, mais qui sait ne pas tomber dans la médiocrité et le tout venant. Dans cette quête inlassable d'horizons nouveaux, les poètes de la Méditerranée ont été les premiers à considérer ensemble la dimension terrestre et la dimension du firmament, ce qui relève du réel et ce qui ressortit au mystère et à l'inconnu.
Même s'il arrive parfois que mon égyptianité véhémente et grosse d'ambiguités prévale sur mon appartenance méditerranéenne, je demeure en recherche d'un équilibre rationnel qui puisse contrôler le flux de la spontanéité.
Je ressens une grande proximité entre mes deux appartenances, à Alexandrie d'une part, et à Akhmin, en Haute Egypte, d'autre part. Thamouda (Tetouan) n'est pas si loin de Tripoli, ni Tipasa de Taparouta (Sfax) ou d'Augusta Taurinorum (Turin)..
Je ressens une grande proximité entre l'épique et le banal, entre le sublime et le quotidien fidèle et silencieux, entre le mystère et la clarté solaire de la Méditerranée, entre l'arabesque tendant vers l'infini et le cartouche enfermé dans son cadre, qu'il soit pharaonique ou ptolémaïque.
Je ressens une grande proximité entre les hymnes et doxologies coptes, qui chantent la gloire du Seigneur, et la louange de la Vierge dans la joie des fêtes, et les séances de Hamadhani, les vers de Hallaj, d'Ibn Arabi et de Niffari, les entretiens de ce dernier joignant la force énigmatique à l'éloquence.
C'est à cette frontière problématique entre la clarté et l'obscurité que se tient l'imaginaire méditerranéen.
C'est à dire en un point de rencontre où opèrent simultanément la règle d'or, le calcul et la logique d'une part, et, d'autre part, l'élan, la passion et la folie.
Souvenons-nous d'Apollon, sans oublier Dionysos, ni les délires orphiques, souvenons-nous d'Archimède et de Ptolémée le géographe, sans oublier la dureté sévère des ascètes et des ermites, entre mer et désert, ni les soufis, les derviches et les hommes ivres de Dieu.
Car la dimension africaine de la Méditerranée n'est pas moins importante que sa dimension marine.
Comme elle est effrayante, cette étendue marine, comme son appel est puissant dans sa séduction, quelle douceur, aussi, que la sienne...
Sous mes pieds nus, là où l'eau vient à la rencontre du roc, poussait une mousse virescente et épaisse, au contact un peu collant. Dès que le flot translucide s'était retiré, la végétation prenait aussitôt une teinte jaunissante, et se desséchait, devenant lisse et douce au toucher; mais la remontée de l'eau avait tôt fait de lui rendre son humidité, et, avec elle, sa couleur verte et sa densité.
Image de mon écriture?
La luminosité m'éclaire par une large ouverture qui s'ouvre dans le plafond de pierre et inonde la vaste caverne aux parois veinées; à proximité, un tunnel prend son départ en pente douce, arrondi dans sa partie supérieure, et le sol sablonneux jonché de coquillages blancs; puis il plonge dans les profondeurs marines, le niveau de l'eau s'élevant progressivement jusqu'au plafond; je m'immerge dans un songe de couleur bleu profond, et descends dans l'obscurité abyssale.
J'entends retentir sourdement, au bord du crépuscule, un coup de canon unique tiré de la pièce énorme installée à Chatby, et l'écho emplit l'horizon.

L'écrivain égyptien Edouard Al Kharrat est traduit dans plusieurs langues. Quatre de ses romans sont édités chez Actes Sud.

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