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Rubrique lettres
Auteurs
Alphonse
Daudet (1840-1897)
Les
étoiles.
Récit d’un berger provençal.
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vers
Le Moulin de Daudet
Elle ne
pouvait pas dormir. Les bêtes faisaient crier la paille en remuant,
ou bêlaient dans leurs rêves. Elle aimait mieux venir près du feu.
Voyant cela,
je lui jetai ma
peau de bique sur les épaules, j’activai la flamme, et nous restâmes
assis l’un près de l’autre sans parler. Si vous avez jamais passé
la nuit à la belle étoile, vous savez qu’à l’heure où nous
dormons, un monde mystérieux s’éveille dans la solitude et le
silence. Alors les sources chantent bien plus clair, les étangs
allument des petites flammes. Tous les esprits de la montagne vont et
viennent librement ; et il y a dans l’air des frôlements, des
bruits imperceptibles, comme si l’on entendait les branches grandir,
l’herbe pousser. Le jour, c’est la vie des êtres; mais la nuit
c’est la vie des choses. Quand on n’en a pas l’habitude ça fait
peur… aussi notre demoiselle était toute frissonnante et se serrait
contre moi au moindre bruit. Une fois, un cri long, mélancolique,
parti de l’étang qui luisait plus bas, monta vers nous en ondulant.
Au même instant une belle étoile filante glissa par-dessus nos têtes
dans la même direction, comme si cette plainte que nous venions
d’entendre portait une lumière avec elle.
-Qu’est-ce que
c’est? me demanda Stéphanette à voie basse.
-Une âme qui entre en
paradis, maîtresse; et je fis le signe de la croix.
Elle se
signa aussi, et resta un moment la tête en l’air, très recueillie.
Puis elle me dit :
-C’est donc vrai,
berger, que vous êtes sorciers vous autres?
-Nullement, notre
demoiselle. Mais ici nous vivons plus près des étoiles et nous
savons ce qui s’y passe mieux que les gens de la plaine.
Elle
regardait toujours en haut, la tête appuyée dans la main, entourée
de la peau de mouton comme un petit pâtre céleste:
-Qu’il y en a! Que
c’est beau! Jamais je n’en avais tant vu… Est-ce que tu sais
leurs noms, berger?
-Mais oui, maîtresse…Tenez!
Juste au dessus de nous, voilà le Chemin de saint Jacques (la Voie
lactée). Il va de France droit sur l’Espagne. C’est saint Jacques
de Galice qui l’a tracé pour montrer sa route au brave Charlemagne
lorsqu’il faisait la guerre aux Sarrasins! Plus loin, vous avez Le
Char des âmes (La Grande Ourse) avec ses quatre essieux
resplendissants. Les trois étoiles qui vont devant sont les Trois Bêtes,
et cette toute petite contre la troisième, c’est le Charretier.
Voyez-vous tout autour cette pluies d’étoiles qui tombent ? Ce
sont les âmes dont le Bon Dieu ne veut pas chez lui… Un peu plus
bas, voici le Râteau ou Les Trois Rois (Orion). C’est ce qui nous
sert d’horloge, à nous autres. Rien qu’en les regardant, je sais
maintenant qu’il est minuit passé. Un peu plus bas, toujours vers
le Midi, brille Jean de milan, le flambeau des astres (Sirius). Sur
cette étoile là, voici ce que les bergers racontent. Il paraît
qu’une nuit Jean de Milan, avec les Trois Rois et la Poussinière
(la Pléiade), furent invités à la noce d’une étoile de leurs
amies. La Poussinière, plus pressée partit dit-on la première, et
prit le chemin haut. Regardez-là, là-haut, tout au fond du ciel. Les
Trois Rois coupèrent plus bas et la rattrapèrent; mais ce paresseux
de Jean de Milan, qui avait dormi trop tard, resta tout à fait derrière,
et furieux, pour les arrêter, leur jeta son bâton. C’est pourquoi
les trois rois s’appellent aussi le Bâton de Jean de Milan… Mais
la plus belle de toutes les étoiles, maîtresse, c’est la nôtre,
c’est l’étoile du Berger, qui nous éclaire à l’aube quand
nous sortons le troupeau et aussi le soir quand nous le rentrons. Nous
la nommons encore Maguelonne, la belle Maguelonne qui court après
Pierre de Provence (Saturne) et se marie avec lui tous les sept ans.
-Comment! Berger,
il y a donc des mariages d’étoiles?
-Mais oui, maîtresse.
-Et comme j’essayais de
lui expliquer ce que c’était que ces mariages, je sentis quelque
chose de frais et de fin peser légèrement sur mon épaule. C’était
sa tête alourdie de sommeil qui s’appuyait contre moi avec un joli
froissement de rubans, de dentelles et de cheveux ondés. Elle resta
ainsi sans bouger jusqu’au moment où les astres du ciel pâlirent,
effacés par le jour qui montait. Moi, je la regardais dormir, un peu
troublé au fond de mon être, mais saintement protégé par cette
claire nuit qui ne m’a jamais donné que de belles pensées. Autour
de nous, les étoiles continuaient leur marche silencieuse, dociles
comme un grand troupeau, et par moments je me figurais qu’une de ces
étoiles la plus fine, la plus brillante, ayant perdu sa route était
venue se poser sur mon épaule pour dormir…
Alphonse Daudet, Lettres de mon moulin. (1869). Ecrivain français né à Nîmes.
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