° Rubrique philo dans le grenier

PHILO DANS LE GRENIER  

L'héroïsme selon Stendhal

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Notre héros devient un héros…
Courageux, sympathique, enthousiaste, tout à Napoléon qu'il admire, sans expérience, Fabrice est ouvert aux impressions, et prêt à l'action: le héros témoigne de lui-même par son humanité, par ses pensées, ses réactions et ses actions.

… Nous avouerons (1) que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois, la peur ne venait chez lui qu'en seconde ligne (2); il était surtout scandalisé (3) de ce bruit (4) qui lui faisait mal aux oreilles. L'escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre labourée, située au delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.

- Les habits rouges! les habits rouges (5)! criaient avec joie (6) les hussards de l'escorte, et d'abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu'en effet presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui donna un frisson d'horreur; il remarqua (7) que beaucoup de ces malheureux habits rouges vivaient encore; ils criaient, évidemment pour demander du secours, et personne ne s'arrêtait pour leur en donner. Notre héros (8), fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L'escorte s'arrêta; Fabrice, qui ne faisait pas assez d'attention à son devoir de soldat, galopait toujours, en regardant un malheureux (9) blessé.

- Veux-tu bien t'arrêter, blanc-bec (10)! lui cria (11) le maréchal des logis. Fabrice s'aperçut qu'il était à vingt pas sur la droite (12), en avant des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés à quelques pas en arrière, il vit le plus gros (13) de ces généraux qui parlait à son voisin, général aussi, d'un air d'autorité et presque de réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son voisin:

- Quel est-il ce général qui gourmande (14) son voisin?
- Pardi, c'est le maréchal!
- Quel maréchal?
- Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu'ici?

Fabrice, quoique fort susceptible (Voir 10), ne songea point à se fâcher de l'injure; il contemplait , perdu (15) dans une admiration enfantine, ce fameux prince de la Moskova, le brave des braves.

Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d'une façon singulière. Le fond des sillons était plein d'eau, et la terre fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits fragments noirs, lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la gloire du maréchal. Il entendit un cri sec (16) auprès de lui; c'étaient deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu'il les regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l'escorte. Ce qui lui sembla horrible (17), ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait suivre les autres: le sang coulait dans la boue.

Ah! m'y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J'ai vu le feu! se répétait-il avec satisfaction (18). Me voici un vrai militaire.

Stendhal, LA CHARTREUSE DE PARME, première partie, Chapitre troisième.

  (1) Stendhal, impliqué et amusé, joue sur deux sens du mot héros.

(2) Terme militaire, humour.

(3) Comme un enfant...

(4) Origine d'une sensation et d'une émotion, à bien distinguer de la peur.

(5) Les ennemis.

(6) A comparer avec le "frisson d'horreur" de Fabrice.

(7) Il ne voit plus que cela...

(8) Reprise volontaire: Stendhal insiste sur l'humanité du héros et commence le rapprochement des deux sens: notre héros va incarner le héros.

(9) Aux yeux de Fabrice: humanité.

(10) Injure à la fierté du héros: elle ne 'atteint pas. (Voir la note 12)

(11) Reprise: pourquoi crient-ils? (Voir note 4)

(12) Plus sourd que les cerveaux d'enfants... dirait Rimbaud.

(13) Simple perception de la conscience immédiate.

(14) Terme mal venu, parce que désuet.

(15) Extase du héros, contemplation. Transmission par l'émotion.

(16) La mort vient de frapper, mais il ne le voit pas.

(17) Émotion, car il voit.

(18) De se sentir calme devant la mort: terme essentiel dans ce texte: notre héros est devenu héros.

Pour une comparaison des héros de Stendhal...
Julien et Fabrice:

- Deux ingénus, deux enfants au seuil de la vie: comme Julien sonne à la porte de madame de Rénal qui le prend pour une fille déguisée, Fabrice sonne à la porte de la bataille en enfant volontaire.
Stendhal a su peindre dans les deux cas la grâce et le charme d'une jeunesse, le tout mis en lumière par une ironie légère: beaucoup de fraîcheur et d'ingénuité dans les deux héros.
Voir les pages: L'héroïsme
(lien ouverture nouvelle fenêtre)

Par J. Llapasset

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