Rubrique Épistémologie

Rubrique épistémologie

Épistémologie: les conditions, la valeur, les limites de la connaissance humaine

François Dagognet

Réflexions épistémologiques sur la vie et le vivant

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  La notion de substrat (suite)

La molécule de l'anatomie est donc le tissu, l'organe, mosaïque ou mélange confus de ces tissus, nous éloigne de la vérité. La fonction découle effectivement de la somme des propriétés tissulaires.

Poursuivi, le morphologiste peut encore, comme dit Paul Valéry, "se réfugier dans le maquis de la petitesse". Par l'étude microscopique des éléments, on gagne comme l'impression de minimiser et de réduire la difficulté. Mais on s'engage dans une sorte de dramaturgie de l'infiniment petit, où souvent l'imagination devra suppléer l'observation. Pour délivrer l'esprit de l'obsession méthodologique selon laquelle la description fine risque de l'emporter par sa modestie en précision et en rigueur, risque enfin de pouvoir saisir sur le vif les processus mêmes qui nous échappaient au niveau de l'observation grossière, trop humaine, une double remarque d'ordre philosophique s'impose:

1) On ne peut pas croire vraiment qu'on touche avec la cellule l'élément le plus simple, pour la bonne ràison que la cellule offre l'image d'un système plus complexe que l'organe lui-même. Dans sa miniature, qui tente puérilement l'esprit, elle réunit des mondes de complications, puisqu'elle exécute toutes les fonctions jusqu'ici différenciées (assimilation, reproduction, respiration, excrétion). Au lieu de l'équivaloir à un résumé, pourquoi n'y pas voir plutôt un condensé?

2) L'anatomie à travers le microscope soulève une difficulté du fait même de son recours à la petitesse. En effet, aucune analogie ni aucune relation n'est possible entre le fonctionnel macroscopique et l'aspect histologique. Or, pour pouvoir réunir valablement ces deux ordres, la cytologie prête naturellement à la cellule un rôle de différentielle qu'elle sommera pour rejoindre le cas réel. Mais celui-ci résulte-t-il de la polyphonie cellulaire ? Est-il vraiment un résultat, une somme, et la fonc
tion peut-elle suivre de la multiplication d'un facteur de base, justement aperçu à travers le microscope ? L'addition de rôles élémentaires ne donne pas forcément la physiologie de l'ensemble, un total n'est pas toujours une somme et inversement. Bref, un moins de matière à analyser nous vaut un plus de difficultés à résoudre. Admirons la prudence scientifique de l'histologie qui s'attache aux détails, mais craignons déjà les romans de son prétendu réalisme, car, on s'en doute, pour pouvoir séparer et distinguer dans la bigarrure des couleurs, l'histologie devra se référer à une histophysiologie inavouée et parfois inavouable. À ces remarques philosophiques s'adjoignent d'eux-mêmes des arguments d'ordre technique sur lesquels nous nous voudrions d'insister ; c'est tout le problème de l'artefact, de la coloration et c'est encore la mise en cause de l'observation cadavérique.

Mais enfin, cela dit, que voit-on sous la lanterne magique du microscope ? Rien, ou plutôt on est transporté dans le monde des couleurs où se justifient tous les points de vue. L'histologie est toujours un beau rêve de confirmation, une imagerie en rose. Bien sûr, on voit des globules rouges, des leucocytes en diapédèse, des mitoses, mais il n'empêche que le problème de leur signification et de leur arrangement demeure entier.

Quant aux petits drames de l'histophysiologie, qui veut dériver la physiologie cellulaire à partir de sa morphologie, ils tiennent le plus souvent de la fantaisie, quand ils n'induisent pas en erreur. Une cellule recouverte de cils sert-elle, par exemple, de balai pour chasser les mucosités ou les poussières offensantes ? Ces éléments ciliés composent-ils ensemble une sorte de tapis roulant pour chasser au dehors les agresseurs ? Mais on vient de s' apercevoir et de reconnaître humblement, dans cet ordre d'idée ou d'image, que les cellules de la trompe perdent justement leurs cils au moment où certains leur confiaient la responsabilité et le soin délicat de conduire l'ovule de l'ovaire dans l'utérus. On sait mieux aujourd'hui que l'os ne protège pas, que sa résistance apparente trompe, et que la solide substance osseuse ne résiste pas à un mouvement qui la renouvelle sans interruption, avec une incroyable célérité.

Ce n'est pas sans raison que l'Anatomie se prévaut du rôle d'introduction dans la leçon d'histoire naturelle, voire de pathologie, comme si elle préparait à la compréhension de la physiologie ou de la pathogénie. Il faut dénoncer l'équivoque. Si la physiologie croit trouver ses preuves dans une morphologie qu'elle interprète ou qu'elle contraint, sil' opération réussit pour l'émerveillement de l'esprit satisfait, c'est parce que la physiologie elle-même a suggéré les structures et les différenciations. Ce n'est donc pas un hasard si les rôles sont inversés : résidu de la physiologie et comme sa caricature, la morphologie donne une fallacieuse apparence de certitude, elle matérialise et impose la physiologie dont elle dépend. L'introduction anatomique et surtout histologique, innocente et négligée, sans importance, croit-on, semble seulement destinée à soulever le problème du fonctionnement. En réalité, elle glisse de façon insidieuse la solution, ferme la discussion et mystifie.

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