Rubrique Épistémologie

Rubrique épistémologie

Épistémologie: les conditions, la valeur, les limites de la connaissance humaine

François Dagognet

Réflexions épistémologiques sur la vie et le vivant

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  La construction physiologique

Il ne suffit pas de définir le vivant: il importe de chercher à savoir comment il fonctionne. La macrophysiologie devrait nous permettre de mieux le comprendre. Cette science, en tant que telle, ne peut vraiment intéresser que le physiologiste, soit à des fins pédagogiques (s'il l'enseigne), soit pour des raisons pragmatiques (les diverses applications, notamment médicales). Elle devrait cependant passionner aussi "le méthodologiste" dans la mesure où elle soulève des problèmes épineux. Comment, en effet, s'insinuer dans un corps fermé et autonome (celui du vivant), qui se défend contre toute intrusion et vise à annuler les modifications qu on lui inflige ? Si on l'altère trop, il changera; mais sans cette " altération o, l'expérimentation ne dépassera pas le stade de l'observation. Il faut tabler sur des données comparatives. On a encore souligné, à juste titre, les caractéristiques individuelles des êtres, aucun ne ressemblant à aucun autre : cette singularité interdit les généralisations.

Toutes ces raisons introduisent précisément à une question apparemment insoluble, celle de la connaissance de la vie. Il faudra donc inventer des stratégies, opposées aux ruses et aux complexités de l'organique, qui parviendraient, en dépit des obstacles signalés, à se glisser dans les jeux fonctionnels et à les tirer au clair. Comment entrer dans ces labyrinthes?

Avec la physiologie, la biologie pénètre dans le monde authentique des problèmes de la vie ; on en arrive à toucher du doigt cette fameuse dialectique biologique d'un organisme appelé à résoudre les problèmes qu'exigent son maintien et son fonctionnement. Si par certains côtés vivre, c'est survivre, on conçoit que la physiologie ne se préoccupe que des moyens mis en oeuvre, que de la dynamique des processus vitaux qui assurent la régulation d'un organisme sans cesse sollicité. Les soucis de morphologie oubliés et même valablement niés, il ne s'agit plus maintenant que de contraction, que de synergie, que de défense, que de stimulation, ou d'inhibition, que de sympathie, c'est-à-dire de solidarité fonctionnelle ; et les problèmes posés, dans cette perspective nouvelle avec ces concepts nouveaux, c'est par exemple le mécanisme de la croissance, de la reproduction, c'est la production de la chaleur animale, qui tous alertent un organisme en entier, sans qu'on s'inquiète sérieusement des systèmes mis à l'ouvrage ou des appareils isolés. Pour s'avancer dans la résolution de ces problèmes, la biologie croit devoir s'aider de la technique de l'expérimentation, c'est-à-dire qu'elle éprouve assez l'organisme pour connaître l'étendue de ses possibilités et la nature de ses réponses:
expérimentations variées qui vont de l'intervention sur l'animal (ablation de tel segment, section de telle voie, dérivation de tel canal) à des actions aussi inoffensives que la fixation des rations alimentaires ou la radiographie du tractus gastrointestinal. On paraît tenir une méthode adéquate, puisque essentiellement active et tournée uniquement vers la mise en lumière de processus fonctionnels, effectivement réalisés par la vitalité d'un organisme, pour lequel il doit être plus question de forces que de formes.

En effet, puisque la physiologie n'expérimente que sur l'animal, elle devrait se pénétrer de l'évidence que chaque animal forme comme un monde fermé et incomparable. L'animalité, par certains côtés, c'est souvent la solution d'un problème qui n'est proposé qu'à elle seule et qu'elle résout à sa façon. Walter Bradford Cannon le souligne lorsqu'il oppose chien et chat, absolument insuperposables. Le premier élimine sa chaleur par halètement, au contraire du second. Le volume pulmonaire, la capacité cardiaque, etc., chez le chien, n'apparaissent que sur le profil de sa nature énergique et remuante, alors que le chat, par contraste, révèle sa spécificité dans le fait qu'il ne supporte pas une sympathectomie étendue. Or, si le chat totalement sympathectomisé ne peut vivre que dans la chaleur protectrice du laboratoire, le chien échappe, avec la même mutilation, à cette limitation: il supporte la chaleur et le froid. À ce sujet, on sait que chaque espèce se sauve de la difficulté à sa manière : les uns, comme la marmotte, par la torpeur de l'hibernation, et d'autres, tels certains oiseaux, par l'astuce de la migration saisonnière. Alors donc que les chats de Cannon ne peuvent plus supporter la déperdition de chaleur qu'entraîne la sympathectomie, laquelle empêche le hérissement des poils et la lutte vasomotrice, le chien supporte cette sympathectomie étendue grâce à l'importance de sa masse musculaire et au fait qu'il frissonne facilement. Il use de moyens de lutter différents. Quand on en arrive à l'homme, sans parti pris d'étendre à son cas des préjugés, la question se pose de savoir les conséquences exactes d'une sympathectomie chirurgicale presque généralisée: à en croire René Leriche, elle serait mieux que compensée ou tolérée. Le sympathique avait été trop conçu sur le principe d'expériences réussies sur les chats des laboratoires. Chez l'homme, le sympathique irait même jusqu'à jouer un rôle néfaste de restriction son ablation entraîne, avec une vasodilatation active, l'allégresse de la santé. On a supprimé un contrôle, une surveillance bornée. De fait, on connaît, après un traumatisme, les bienfaits de sa suppression, selon une thérapeutique salutaire et tentée à l'encontre de l'orthodoxie régnante.

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