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 Rubrique Épistémologie

Rubrique épistémologie

Épistémologie: les conditions, la valeur, les limites de la connaissance humaine

François Dagognet

Réflexions épistémologiques sur la vie et le vivant

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  Essai d'une définition du vivant (suite)

Albrecht Von Haller défend une nouvelle géographie corporelle, que les biologistes et les essayistes français reprendront, orchestreront. Il sépare nettement l'élasticité-rétractilité - un caractère proprement physique - de l'irritabilité qui habite les seuls muscles. "J'appelle partie irritable du corps humain celle qui devient plus courte quand quelques corps étrangers la touchent un peu fortement " (2>. Le simple frôlement du scalpel ou les gouttes d'un acide léger dilué suffisent à déclencher le retrait, mieux, l'effervescence. Distinguons là aussi de ce que nous offre le milieu dit celluleux (le conjonctif), voire n'importe quel ensemble
quand on le coupe, les bords se retirent et laissent un vide, mais, avec le musculaire, on assiste à une alternance de relâchements et de rapprochements, un ondoiement rapide de tensions suivies d'élongations.

Quant à la sensibilité, d'abord elle suppose les filets nerveux, le pouvoir de transmettre à distance, mais ces éléments eux-mêmes ne se livrent jamais à l'agitation précédemment signalée, à tel point que les parties les plus irritables ne sont point sensibles et que les plus sensibles ne sont point irritables". D'ailleurs, note Haller, "j'ai appliqué un instrument de mathématique divisé en très petites parties. le long d'un long nerf d'un chien vivant, de façon qu'il me fit apercevoir les plus petites contractions dans cet état, j'ai irrité le nerf, il est resté parfaitement immobile (3). Autre preuve de cette dissociation il suffit de lier fortement ou même de couper le nerf de son muscle. Ce dernier n en conserve pas moins une contractilité qu'on peut provoquer facilement. Haller défend longuement la tripartition : il détache le musculaire du celluleux et du nerveux. Retenons donc que le corps enferme en lui des qualités spécifiques, généralisées et défensives, une réactivité. Les vitalistes ne l'oublieront pas qui logeront au tréfonds de la matière vivante une sorte de palpitation rythmique.

Dans le même esprit, mais sur d'autres bases, Jean-Baptiste Lamarck insistera surtout sur la force des besoins, les ressources de l'exercice et l'importance des circonstances. Ce principe entretient tout de suite l'ambiguïté : est-ce le dehors qui nous sculpte ou est-ce nous-mêmes ? Mais Lamarck répond nettement: "De grands changements dans les circonstances amènent, pour les animaux, de grands changements dans leurs besoins et de pareils changements dans les besoins en amènent nécessairement dans les actions. Or, si les nouveaux besoins deviennent constants ou très durables, les animaux prennent alors de nouvelles habitudes qui sont aussi durables que les besoins qui les ont fait naître " (4). Un peu plus loin Lamarck insiste : "Ce ne sont pas les organes, c'est-à-dire la nature et la forme des parties du corps d'un animal, qui ont donné lieu à ses habitudes et à ses facultés particulières, mais ce sont, au contraire, ses habitudes, sa manière de vivre et les circonstances dans lesquelles se sont rencontrés les individus (…) qui ont, avec le temps, constitué la forme de son corps, le nombre et l'état de ses organes, enfin, les facultés dont il jouit" (5).

En somme, l'emploi réitéré, l'effort, les habitudes, ou inversement la domestication, le renoncement, transforment peu à peu l'animal: il est ce qu'il devient qu'il devient. La morphogenèse l'emporte franchement. Sous l'état, apparemment plat, pauvre, inerte, découvrir la fonction Le défaut d'exercices, à la longue, atrophie plus tard, l'appareil s'anéantit. Les descendants eux-mêmes en seront privés (hérédité de l'acquis). Au contraire, tout organe prend peu à peu des dimensions et un développement s'il est sollicité. Il suffit d'avaler (sans mastication) pour que les dents involuent ou encore " les serpents ayant pris l'habitude de ramper sur la terre, et de se cacher sous les herbes, leurs corps, par suite d'efforts toujours répétés pour s'allonger, afin de passer dans des espaces étroits, a acquis une longueur considérable et nullement proportionnée à sa grosseur. Or, des pattes eussent été très inutiles à ces animaux, et conséquemment sans emploi " (6). Lamarck donne aisément la scène inverse " L'oiseau, que le besoin attire sur l'eau pour y trouver la proie qui le fait vivre, écarte les doigts de ses pieds lorsqu'il veut frapper l'eau [...]. La peau qui unit ces doigts à leur base contracte, par ces écartements des doigts sans cesse répétés, l'habitude de s'étendre " (7) (des palmes).

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(2) Albrecht Von Haller, Sur 1" sensibilité, lu le 22 avril 1752 devant la Société Royale des Sciences de Gôttingen, p. 7.
(3) Albrecht Von Haller, Sur l'irritabilité, lu le 6mai 1752, p. 45.
(4) Jean-Baptiste Lamarck. Philosophie zoologique, Paris, Chez Dentu, 1809, volume 1, pp. 22L222.
(5) Ibid.. p. 237.
(6) Ibid., p. 245.
(7) Ibid., p. 249.

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