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 Rubrique Épistémologie

Rubrique épistémologie

Épistémologie: les conditions, la valeur, les limites de la connaissance humaine

François Dagognet

Réflexions épistémologiques sur la vie et le vivant

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  Le sanctuaire biochimique (suite 2)

Il n'y a que la clinique pour ne pas s'y tromper. Pour elle, appelée à connaître l'organisme dans son ensemble, chiffres, dosages, réactions n'indiquent encore que des phénomènes isolés ou abstraits, La pathologie introduit d'ailleurs dans le domaine de la sur-qualité, c'est-à-dire que le désordre ne se comprend même pas à partir de l'ensemble fonctionnel, dont il troublerait l'économie en plus ou en moins, mais comme une organisation entièrement nouvelle, et qui ouvre sur l'infinité du possible. Le nombre qui donne un poids ou un seuil ou une fréquence compte, ici, encore moins qu'ailleurs. On ne risque pas d'y oublier que les nombres varient sans cesse et selon les circonstances : ils ne prennent donc leur relief et leur fonction de signe qu'à travers une symptomatologie déterminée. Moins qu'un signe, lequel peut impliquer un sens direct, le signe chiffré n'est, quand il l'est, que le signe d'un signe, avec, il est vrai, l'hypocrisie de la précision.

Pourquoi, exactement, cette prééminence sempiternelle et essentielle de la clinique, en dépit des assauts des techniques du laboratoire ? Parce que la pathologie seule concerne l'homme et l'homme en entier. L'anatomie dissèque le cadavre, la physiologie traumatise les animaux et la biochimie
s'intéresse à l'infrastructure, isolant abstraitement des réactions dont elle n'étudie qu'un moment, lui-même insignifiant et variable d'un individu à l'autre. La pathologie nous ramène au concret complet, en face d'un malade dont la souffrance, bien que sans valeur de localisation, et les incapacités fonctionnelles réintroduisent la qualité, c'est-à-dire la différence. Cette maladie évoluera selon son rythme, avec son génie propre elle a sa manière de se présenter d'abord, de se faufiler ici ou de se révéler là. Et toujours la maladie la plus banale apporte un document neuf, une note originale ou inconnue, devant laquelle s'effondrent les systèmes nosologiques prêts à l'enserrer et à jeter sur elle la grille de l'interprétation classique. De même que, pour le rationalisme abstrait de la physiologie, la maladie se déduit comme une variante ou une dérogation, de même, pour la pathologie biochimique, la maladie équivaut à un simple accident - ce qui revient encore à la nier - qui dégénère en cascades d'ennuis fonctionnels la maladie correspond au grain de sable qui empêche l'équation chimique d' aller jusqu'au bout; la maladie dissoute devient l'anthropomorphique exagération, la complication de souffrance subjective à partir d'un infiniment petit nécessairement inconnu du patient. De même, il faut reconnaître que la pathologie des seuls Traités ne nie pas moins la maladie, par une sorte d'idéalisme aussi stupide que commode qui voit dans la maladie une vérification plus ou moins approchée de la description classique.

Nous avons successivement analysé: 
1) Le rationalisme visuel du substrat, tel que le défendait Auguste Comte. Tout comme on explique le fonctionnement ou le dérèglement d'un appareil par la description de celui-ci, ou de l'obstacle qui empêche sa marche, de même, dans le style de l'anatomie pathologique, la lésion justifie la symptomatologie: on imagine un caillot, ou un thrombus, comme une obstruction dans le tuyau qui sert à véhiculer un liquide et qui interdit par conséquent l'écoulement.

2) Le rationalisme du normal, qui cherche à déduire la maladie à partir de la connaissance des fonctions de la physiologie. La maladie n'est jamais qu'une physiologie empêchée rationalisme simplificateur, généralités abstraites, s'il est vrai que la maladie réalise et révèle l'insuffisance des notions du type le rein sert à filtrer ou à épurer, le poumon à respirer, ou l'estomac à broyer, images qui ne se maintiennent que grâce aux prouesses du vocabulaire qui les traduit.

3) Quant au rationalisme utopique, qui sous-tend la biochimie, il projette avantageusement dans l'avenir un rêve irréalisable dans le présent ; il compte pouvoir sauvegarder la recherche de l'" objectivité " par le recours aux menaces de l'avenir, où se vérifiera l'équivalence entre pathologie et réactions biochimiques.

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