Rubrique Épistémologie

Rubrique épistémologie

Épistémologie: les conditions, la valeur, les limites de la connaissance humaine

François Dagognet

Réflexions épistémologiques sur la vie et le vivant

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  Le sanctuaire biochimique (suite)

Qu'il s'agisse de la ration alimentaire, de la contraction musculaire ou de la tombée dans le sommeil, la biochimie ne connaît qu'eux. Rien n'existe hors de ces quintessences, sinon encore elles-mêmes, démontées en corps plus simples, en électrolytes, en ions, en électrons périphériques, pour finir dans la chimie électronique ou dans les principes de l'électro-osmose. C'est la première manière de la biochimie, une analyse intégrale. On part ensuite des éléments fondamentaux pour recomposer précisément, ce second mouvement ne Suit pas le même chemin que le premier. Dans la voie de la synthèse, les glucides, lipides, protides ont disparu pour se muer en glucoprotéides, en lipoprotéides, etc. Ce qui compte pour nous, c'est d'affirmer nettement la possibilité d'une spécificité biologique, qui révèle au plus haut point que la biochimie concrète qui s'élève aux synthèses ne se superpose pas à la biochimie analytique qui descend à la recherche des constituants essentiels. D'un côté, un acide aminé est un acide aminé, dont on trace la formule et dont on poursuit sans relâche la réduction sur l'autre versant, la reconnaissance de la spécificité biologique empêche de tomber dans cette abstraction et l'immunochimie peut en préserver: l'acide aminé conserve un caractère originel irréductible et de nature histochimique. C'est là un exemple du fait que la remontée prudente ne coïncide pas avec les excès de la descente c'est peut-être la raison, du moins l'illustration, du double jeu que réussit la dialectique biochimique, comparable à celle du sophiste.

Sans ces considérations préalables, le clinicien n'accorde qu'un crédit mesuré à la biochimie il ne verse jamais dans la rêverie de son règne futur. Cherchons, pour les ajouter aux précédents, les arguments qui justifient un refus souvent catégorique. Sans remonter le passé, le clinicien se trouve exactement placé pour savoir que la biochimie promet plus qu'elle ne tient. À l'encontre de ce qu'on imagine, en effet, l'étude physicochimique, fût-elle aussi élémentaire qu'une mensuration préalable ou qu'un simple dosage, ne trouve guère sa place dans la vraie biologie. Ou plutôt, comment ne mesurerait-on pas, ne pèserait-on pas, ne compterait-on pas ? Lorsqu'on applique des méthodes de mesure, elles donnent nécessairement des nombres, toute la question étant de savoir ce qu'ils signifient. Sans y prendre garde, la biochimie tombe dans l'invincible illusion qu'elle a mesuré, donc qu'elle a mesuré quelque chose et il est difficile de l'enlever au narcissisme de cette claire évidence une mesure est une mesure. Comprenons cependant que la mesure ne mesure rien par elle-même, et le clinicien ne peut pas redouter de voir, dans l'avenir, le laboratoire énoncer le diagnostic. Cette audacieuse affirmation vient de Claude Bernard lui-même qu'il faut citer en entier: "Ce serait à peu près, Messieurs, comme si, voulant trouver la différence qui existe entre deux genres de littérature très divers, le tragique et le comique, on pensait y arriver en décomposant les mots qui forment une tragédie et une comédie en leurs divers éléments, qui sont les lettres de l'alphabet et qu'après avoir compté ces éléments, on constatât qu'il y a plus d'a, de b [...] dans la comédie que dans la tragédie [...]. Cette comparaison est même assez juste à différents égards. En effet, les lettres ne sont rien en elles-mêmes, elles ne signifient quelque chose que par leur groupement sous telle ou telle forme [...]. Le mot lui-même est un élément composé qui prend une signification spéciale par son mode de groupement dans la phrase, et la phrase, à son tour, doit concourir avec d'autres à l'expression complète de l'idée totale du sujet [...] . Dans les matières organiques, il y a des éléments simples, communs, qui ne prennent leur signification que par leur mode de groupement" (17). On notera au passage, pour se permettre une malice, que des psychologues, fussent-ils gestaltistes, n'ont pas dit mieux. Et Claude Bernard écrit auparavant " Le chimiste qui instituerait seul une analyse sur un cas particulier ignorerait le plus souvent qu'on peut, un moment après, lui faire faire, sur un cas qui lui paraîtra complètement identique, une autre analyse tout à fait contradictoire avec la première ".

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