DROIT
et
JUSTICE par Jean Jacques SARFATI
jean-jacques.sarfati@wanadoo.fr
La
critique de John Rawls par Robert Nozick dans «Anarchie, État
et utopie»
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III
- Conclusions
et synthèses personnelles de la critique de Nozick
Le travail réalisé
par Nozick sur la théorie rawlsienne reste sans doute l'un des plus
complets qui puisse exister sur la théorie rawlsienne de la justice.
Il permet de mettre en évidence les
problèmes que risquent de poser la théorie rawlsienne et nous semble
pertinent sur trois points au moins.
-
En premier lieu, il nous semble
que Nozick a raison de critiquer le caractère trop fictif et finalement
assez peu plausible du système de voile d'ignorance imaginé par Rawls.
Ce choix procédural
n'est pas sans poser quelques problèmes. II est difficile de vouloir
s'abriter, comme le fait Rawls, derrière cette fiction, uniquement pour
fonder sa propre conception de la justice, au demeurant fort importante,
mais peut-être trop importante pour devoir s'embarrasser d'une
construction qui ne résiste pas selon nous à la critique nozickienne.
De plus, les questions de
justice sont trop importantes pour n'étre fondées que sur des idéaux
qui veulent ignorer le réel. Toute théorie de la justice se doit de
partir de ce réel pour tenter d'aboutir peu à peu à l'idéal et non l'inverse,nous semble-t-il. En tout état de cause, elle ne peut ignorer
les contraintes du réel.
- La seconde
critique - tout à fait recevable selon nous- que Nozick fait
de la conception rawlsienne de la justice est celle par laquelle les plus
favorisés sont contraints à faire oeuvre de justice envers les plus démunis.
La contrainte présente
ici en effet de réels dangers. Elle fusionne droit et morale et l'on sait
que si l'un et l'autre doivent être liés, il n'est pas bon de les
confondre. La confusion interdit d'ailleurs de créer ces liens nécessaires
car comment lier ce qui est semblable?
De plus, cette théorie laisse
supposer que les personnes favorisées par le hasard de la vie ou les
talents sont nécessairement tous insensibles aux malheurs des autres.
Elle ne fait que favoriser la méfiance entre les membres de la société,
les contraint à ne s'aider que par le seul truchement d'une structure
autoritaire tierce qui risque de les séparer peu à peu les uns des
autres. Cette théorie poussée à son extrême peut de même introduire
un climat de réclamations permanentes vers les plus favorisés et ceux-ci
risquent au contraire de durcir leurs positions.
Est-il pour autant
certain que les bons sentiments que Nozick prête nécessairement aux
favorisés de la terre soient tout aussi réalistes ? Nous ne le pensons
pas, évidemment .
-
Enfin, nous ne sommes pas éloignés de Nozick dans la crainte
que ce dernier peut avoir d'un pouvoir étatique trop fort. Là où nous
divergeons de lui, c'est qu'il est effectivement utopique de penser que la
justice peut s'installer ainsi entre riches, pauvres, intelligents ou
personnes moins douées uniquement de manière naturelle. La nature ici a
besoin d'être aidée sans nul doute.
Les questions que Nozick pose à la théorie de Rawls nous semblent donc
essentielles. Cependant, malgré leur pertinence, elles pêchent, selon
nous, par leur réelle indifférence à l'autre. Le système d'un libéralisme
débridé a, en effet, montré ses limites et il nous paraît difficile
d'y revenir purement et simplement. Dans le même temps toutefois, nombre
des craintes de Nozick se sont avérées être aujourd'hui une réalité
dans de nombreux États "providence".
Une véritable théorie de la justice sociale devrait donc, si possible,
avoir la générosité de Rawls - et dans le même temps - aimer la liberté
tout autant que R. Nozick. Mais comment concilier ce qui semble
difficilement conciliable ?Comment parvenir à unir ce qui - a priori-
semble s'opposer ?
Nous pourrions le faire par une série de questions à poser et qui
seraient les suivantes :
- Comment penser effectivement un système de justice sociale qui ne
rognerait pas trop la liberté en augmentant systématiquement les sujétions
sociales?
- Comment éviter que la confusion ne s'installe entre droit et morale?
Contraindre un citoyen à la charité présente effectivement en soi un
caractère immoral, voire périlleux à terme et Nozick a raison de le
souligner.
- Comment intervenir pour réduire les inégalités sociales sans ignorer
les conséquences que ces interventions pourraient avoir sur les blocages
à l'innovation et les découragements qu'elles entraîneraient, les nécessaires
ruptures du lien social qu'elles finissent à terme par créer en
dessaisissant les citoyens ?
- Comment éviter
que les États puissants - qui se constitueraient sous le prétexte de
cette justice sociale - ne soient pas utilisés pour le seul bénéfice de
quelques uns et ne conduisent pas à des logiques de capitalisme d'État ?
Mais dans le même temps
comment admettre, comme le souligne Rawls que la « structure de base »
de cette collectivité, demeure inerte face à la pauvreté, la souffrance
et le malheur d'autrui, du voisin, du proche ? Une telle inertie dans des
pays où de nombreux citoyens vivent en toute prospérité n'est-elle pas
plus injuste ?
Pour répondre à
ces questions, d'autres nous viendraient à l'esprit et elles seraient
autant de critiques que nous proposerions à la fois du travail de Nozick
et de Rawls.
Vers: Critiques
que nous proposerions à la fois du travail de Nozick et de Rawls.