Il n’est pas neutre
car celui qui prétend que le droit se résume à la loi induit des
croyances, suscite une forme de résignation qui en soi peut finir par
produire que ce qui est affirmé finit par se révéler vrai, ce même
si à l’origine il ne l’était pas nécessairement.
Ce positivisme
« épistémologique » qui prétend n’étudier que la loi
pour connaître le « droit positif » n’est surtout pas
dans le vrai car, celui qui étudie le droit , sait aussi que la loi et
les décisions administratives ne suffisent pas à déterminer celui-ci
dans sa réalité ou dans sa «phénoménalité» . Une loi et une
pratique s’interprètent suivant certains schèmes et la connaissance
des schèmes d‘interprétation - dans un pays ou un groupe- est
parfois tout aussi importante pour connaître un droit que la
connaissance de la loi elle-même. Il en est de même des
« coutumes » ou usages à l’égard de certains
comportements. De plus, eu égard au phénomène d’inflation
juridique, nos sociétés hyper-modernes ne vivent plus vraiment sous l’empire
de la loi. Elles vivent plutôt une forme de
« sous-positivisme » réel qui fait que , du fait de l’ampleur
des législations, de leurs complexité, rares sont ceux - même les
gouvernants- qui connaissent la loi dans sa totalité et l’appliquent
totalement. Outre une tentation- bien humaine semble-t-il - qui consiste
à vouloir appliquer à d’autres des principes que l’on respecte peu
soi-même, la prolifération législative induit aujourd’hui - comme
le rappelait récemment de fins connaisseur de ces sujets des mutations
profondes de notre comportement à l’égard de la loi.
En premier lieu,
celle-ci n’est plus cette règle intangible. Elle n’est souvent plus
considérée que comme « une hypothèse corroborée » (3
) ou « un segment de théorie, un segment de généralité d’ailleurs
plus ou moins grande en telle sorte que l’appellation même de loi
pour une formule plutôt que pour une autre demeure largement
pragmatique… » (4). Les praticiens eux-mêmes notent même
« le lointain sacré de son apparence
rigide » et le fait que, cette loi, « devient
parfois de l’argile dés lors qu’elle se trouve interprétée et
appliquée par l’homme » (5).
André Jean Arnaud
accentue ce sentiment d’ignorance pragmatique contemporaine de la loi.
Il nous informe ainsi du fait que, dans les grandes structures « on
parle désormais moins de respect des loi que de coût de soumission ou
de coups de compromis. » . Il ajoute d’ailleurs qu’ : «
une entreprise d’une certaine envergure ne se soucie plus de respecter
la loi parce que la loi doit être respectée ; elle raisonne en faisant
des calculs pour savoir quels seront les coûts qu’elle aura a
supporter en tant qu’agent économique fondamental pour la survie et
le développement de la société, si les obligations imposées par les
dispositions légales et réglementaires fiscales et autres sont
respectées. Dans la négative, tout sera mis en œuvre pour faire
pression sur l’auteur de ces dispositions en attendant un éventuel
changement, l’entreprise fera évaluer quel sera le coût du compromis
en cas de problème juridique. » (6) Pour lui, la loi - en
tant que telle et non le « droit » s’efface donc de fait
peu à peu - malgré son apparente omniprésence. Il prédit d’ailleurs
qu’à l’avenir « les relation juridiques s‘organiseront
selon des règles soit coutumières soit écrites qui seront plus
difficiles à repérer que celles qui se trouvent dans nos recueils de
législation et de jurisprudence. » (7).
Enfin, C. Attias note
certes, l’attitude « servile » (sic) de certains
magistrats qui se dissimulent : « derrière la lettre de la loi
pour renoncer à toute analogie, à toute interprétation voire à toute
recherche de justice…. ». Mais il ajoute aussitôt à notre
perplexité en nous précisant par surcroit : « encore n’adoptent-ils
cette attitude que de façon intermittente lorsque les circonstances
ne les conduisent pas à se libérer purement et simplement de la loi…»
(8).
En conséquence,
apprécier les positivismes juridiques nous incite à lire avec
attention ce que les positivistes juridiques nous enseignent mais nous
demandent également de ne pas tenir pour acquis ceux qu’ils
prétendent vouloir nous enseigner. La loi en effet est loin, dans notre
société, de constituer le « tout » du droit. Les
connaisseurs de ces sujets en témoignent (malheureusement ou
heureusement)
Quoi qu’il en soit,
cet enseignement positiviste est au cœur d’un malaise profond de
notre politique qui désormais se résume à de purs choix procéduraux,
à des décisions qui nous écartent du juste et risquent à terme de le
faire s’atténuer en sa présence même.
Or, il est un élément
que nous devons ne pas oublier me parait-il: faire disparaître le souci
du juste des hautes sphères du pouvoir peut induire de fâcheuses
conséquences pour notre démocratie et le lien social. En effet, l’injuste
fait tout n’importe comment. De fait il fait tout
« injustement ». En conséquence, il désigne qui de droit
à un poste qu’il ne devrait pas occuper. Ce faisant il commet et fait
naître deux types de souffrances : l’une pour celui qui est désigné
et occupe une fonction qui ne lui convient pas et l’autre pour ceux
qui auront à subir le joug de ceux qui auront -mal - été désignés.
Ces souffrances en
induisent d’autres - car les frustrés finissent nécessairement par
vouloir frustrer les autres d’un bonheur qu’ils ne connaissent pas.
De frustrations en
frustrations un pays (un groupe, ou une société) se délite ainsi
« par le haut » et finit rapidement par atteindre tout l’ensemble…Et
cet ensemble finit par n’en être plus réellement un: il se délie
définitivement
En
conclusion, toute provisoire, la
philosophie politique et juridique -le droit en son ensemble- doit selon
moi ne pas être positiviste mais ces pensées doivent se
« battre » conjointement sur deux fronts :
- au pire, et pour éviter le pire : maintenir l’autorité et la force
de l’Etat de droit au sens positiviste du terme mais
- au meilleur tenir cette situation pour un pis-aller et tout faire pour
Jean-Jacques
Sarfati. Professeur de Philosophie. Ancien Avocat à la Cour d’Appel
de Paris.
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