1) L’avantage premier des doctrines
rawlsiennes et post-rawlsiennes est donc bien celui-ci : remettre
l’essentiel ( la justice) à sa place, la première dans l'étude de
toute philosophie politique et juridique. En procédant de la sorte, ces
philosophies redonnent ainsi au droit ( tel qu'il devrait être en tous
les cas) sa véritable nature : celui de devoir demeurer un moyen au
service d’une fin autre que lui-même et cette fin, elles tentent de
la redécouvrir à la lumière de notre histoire et de leurs analyses.
Mais cet avantage n’exclut pas quelques inconvénients .
2) Inconvénients de ces doctrines
a)
le premier d’entre eux reste leur absence de neutralité
axiologique . Le but proposé par celles-ci est en effet de proposer une
définition de la justice. Or curieusement, dès qu’une recherche de définition
s’opère sur ce terme, les querelles et les oppositions surgissent
et avec elles les définitions opposées, donc partiales pour celui qui
s‘oppose. La justice est un sujet de débat on ne peut plus délicat.
Elle impose la prudence et cette sensibilité que nous éprouvons tous
à l’égard de toute définition de ce terme explique sans doute les
raisons pour lesquelles les positivistes ont souhaité exclure la
discussion sur celle-ci du débat juridique.
Ainsi
ce qui était l’avantage de ces doctrines ( leur recentrage autour du
vrai centre) devient un inconvénient ( sans doute parce qu'en
recentrant justement le débat, elles risquent de faire passer la
justice pour un centre. Or ce concept n'a pas la fixité ou la centralité
du centre car, comme nous le verrons la justice telle que nous
allons la définir est partout, donc nulle part à la fois présente
et absente).
b)
le second inconvénient réside sans doute dans le fait que ces
différentes doctrines, qui s’opposent entre elles, donnent une
apparence d'indécision que l’essentiel des juristes récuse par
un souci - pas toujours fondé mais souvent réel - d'efficacité
pragmatique. Or il est difficile aujourd'hui de penser une philosophie
du droit sans à tout le moins tenter de convaincre les juristes et
re-créer avec eux un pont qui pourrait être salutaire et au droit et
à la philosophie.
Nous
le voyons donc les deux théories en question ne sont exemptes ni
d’atouts ni d’inconvénients. Pourtant, elles sont aujourd’hui
essentielles car majoritaires. De plus, leur importance a une autre
cause : l’opposition qui est la leur renvoie à une querelle
permanente sur le sujet et cette permanence ne doit pas nous laisser
indifférents.
C)
Quelle permanence dans le débat qui oppose actuellement les rawlsiens
et les positivistes ?
Cette
controverse est nouvelle car, pour la première fois, le débat
s’articule entre d’une part une loi sensée être élaborée
scientifiquement et d’autre part une justice laïque, sans relation
avec la nature, une raison sublimée, la religion ou une quelconque idéologie
particulière. Mais la querelle est ancienne car elle reprend des débats
constants sur le sujet. Les grecs connurent, en effet,
l’opposition entre sophistes ( qui croyaient que la loi n’était
qu’une convention ) et philosophes. Les uns croyaient en une justice
naturelle alors que les autres la tenaient pour une pure convention
(28). Les médiévaux, quant à eux, connurent l’opposition entre
machiavéliens et thomistes ou augustiniens. Les premiers ne
croyaient pas en l’idée de justice et l’assimilaient à la force,
les seconds avaient foi en une justice divine. Les modernes connurent
enfin un débat entre cyniques et idéalistes. Les premiers ne croyaient
en rien et utilisaient le droit à des fins culpabilisantes ; les
seconds tenaient la justice pour un idéal d’égalité sociale ou de
liberté.
Le
débat positivistes/rawlsiens s’inscrit dans la récurrence de ces
trois oppositions et c'est en ce sens qu'il n'est pas seulement
contingent. Il est le signe d'un débat qui semble inhérent à l'idée
même de justice qui semble susciter le fait qu'à chaque époque, des
partisans de l’idée de justice s’opposent à ceux qui la tiennent
pour un quasi-leurre. Les rawlsiens et post-rawlsiens sont donc bien du
côté de ceux qui « croient » en cette idée contre ceux
qui refusent soit d‘y croire soit de l‘intégrer dans le champ du
droit. Certes, les positivistes et Kelsen le premier nous disent le plus
souvent qu'ils croient en l'idée de justice mais qu'ils entendent
l'exclure du droit. Or une telle exclusion a pour effet de la nier et
range donc bien les positivistes du côté de ceux qui
"doutent" de l'existence du concept de justice. Le débat
est donc en quelque sorte "ancien". La différence, ou le
progrès, réside simplement peut-être ici dans le fait que la définition
de la justice qui est proposée , est avec le temps, de plus en
plus épurée . Le « progrès » de la pensée, si il y a,
semble avoir favorisé la simplicité.
De
tout ce qui a été indiqué, il paraît résulter que l’idée qui
chemine semble bien être celle selon laquelle, a) si la justice pouvait
être définie, elle ne pourrait l’être qu’en allant vers le plus
de simplicité possible et b) si elle existait elle ne pourrait
s‘imposer par la force car si tel était le cas, elle ne pourrait paraître
juste. Tel est le projet qui est le nôtre,accentuer cette
recherche de simplicité et trouver une définition qui heurte le
moins possible son opposé : telle pourrait être selon nous la justice
comme limitéité qu’il convient de définir à présent.
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